Une

Année

Sabbatique

 

 

Mathias Rambaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"car la vie en changeant fait des réalités de nos fables… "

Proust

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                   

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                    " Fragment  n°1

Manuscrit de Mercurio

 

 Je m’y attendais. J’ai reçu la lettre m’enjoignant de taire ce que je sais et me signifiant la fin de ma carrière – autant dire de ma vie – des mains mêmes de mon remplaçant, le nouveau maître messager. Malgré cela je continuerai, négligeant ma sécurité, une fois de plus. Seule l’origine du danger changera, sa nature restera la même. J’aurais pu m’emporter, déchirer cette lettre, déplorer la réversibilité du destin, prédire à ce jeune arrogant l’inéluctabilité de son exclusion future un jour sans nuance au ciel bleu de glace comme aujourd’hui, or non, sans un mot, je l’ai repliée et glissée dans ma poche intérieure gauche, je suis droitier et peu expansif.

    Oui, je continuerai. Les rappels suivront sans tarder. Je prendrai un plaisir sombre à voir se craqueler le vernis diplomatique sous le fleurissement des formules de menace de moins en moins civilisées. Avec un brio variable selon le degré de sa compétence, et peut-être, pourquoi pas, à la mesure de ses innovations, le nouveau maître messager opposera à mes éventuelles questions la superbe technique de l’évitement telle qu’elle a été théorisée par nos écoles de la section Est. Il observera mes tentatives comme le pêcheur regarde les soubresauts du poisson sur la berge, avec, sur l’œil, le glacis produit par l’estimation de la distance suffisante le séparant du bord de l’eau et par la certitude que l’asphyxie ne sera qu’une question de temps. C’est toute la belle simplicité de cette technique que d’opposer le vide à l’attaque, laissant l’adversaire chahuter du vent et s’épuiser jusqu’à la mort. Combien de désespérés n'ai-je pourtant pas vus y succomber avec une rage décroissante à mesure que leur souffle, leurs forces, physique puis morale, enfin leur vie les abandonnaient ? Si, au cours de notre longue éducation, nous n’y étions préparés et n'en étions protégés par l’inlassable martèlement des principes de distanciation, impassibilité, froideur, la vue de ces agonies pathétiques nous affecterait au même titre que n’importe qui et mettrait en danger l’accomplissement de notre devoir. Or, dès l’émergence du sens moral chez les jeunes messagers, l’Organisation prend soin de confronter leurs sensibilités aux spectacles les plus cruels, dont l’inlassable répétition indure leur cœur, le recouvrant d’une épaisse couche de corne que leurs missions futures, prenant le relais de cette préparation théorique, permettent par la suite d’entretenir.

    Puis, très vite, les possibilités d’action s’évanouiront, emportant avec elles l’illusion de leur utilité. Les portes se fermeront, puis disparaîtront. Aucun recours ne me sera alors permis. À quel point les efforts inutiles et absurdes pour affronter directement l’Organisation sur son propre terrain recueillent tous les espoirs du sujet exclu, à quel point une telle attitude, stupide de toute évidence, emporte dans un mouvement naturel et de fait prévisible la majorité des inclinations, c’est une observation que l’Organisation n’a jamais négligée et sur la base de laquelle elle a fondé l’essentiel de sa propre stratégie punitive, tirant tout le parti possible de la fréquence de cette réaction, sans toutefois laisser l’illusion de son invariabilité altérer son discernement. Malgré ma parfaite connaissance de ces rouages et de leur extrême dangerosité, je sais qu’à moins de faire preuve d’un sang-froid de bête, je passerai par une période aux affres analogues : une chose est d’appliquer la technique, une autre est de la subir. Le tout sera donc d’en sortir. 

   Enfin, portant le conflit à un degré tel qu’alors un point de non-retour sera franchi, le dernier courrier se terminera sur des mots extrêmement durs, sans équivoque, où il sera question de mon intégrité physique, de l’attachement que je porte à certains de mes amis. Il y aura des faits appelant de hautes probabilités lesquelles, par un effet calculé de la syntaxe protocolaire, sonneront elles-mêmes comme des certitudes. La colère invisible. La colère qui se dérobera. La lettre de menace en est expressément purgée. Néanmoins, les mots seront durs. Les mots me feront mal comme des coups. Comme ils ont fait mal à Almageste lorsque de ma main tendue, pleine de cette assurance que mon ambition me fournissait, il reçut sans trembler le message plié. Lui, mieux que personne, savait ce qu’il contenait.

   Alors, ce sera l’exil. La fuite. La clandestinité. D’ici là, il me reste un peu de temps pour me préparer. Ce dont je suis assuré, c’est de leur respect de la procédure. Rien ne pourrait les obliger à hâter mon châtiment : aucune clause, ni circonstance extraordinaire ne pourrait leur permettre, sans attenter à l’essence de l’Organisation, de déroger au protocole d’exclusion tant il est vrai que celui-ci est une des nombreuses manifestations de l’orgueil inouï dont Elle fait preuve en tenant pour acquis que l’ensemble des règles qu’elle a édictées, en vertu de leur perfection, ne souffre aucune exception.

Ma mission, à présent, est simple. Transformer leurs certitudes en simples probabilités. Débusquer les contingences. Persuader le hasard d’être indulgent. Et prêter allégeance aux grands mouvements élémentaires. "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Pour éviter de croiser son successeur dont il connaissait l'intention de venir se présenter à ses futurs collaborateurs en fin d'après-midi, Antoine Delf s'était éclipsé à 16h00, espérant que personne ne remarquerait rien. Non qu'il éprouvât de l'amertume à se voir remplacé. Son contrat terminé, son maintien au sein du service eût commandé qu'on l'augmentât ; chose qui, étant donné l'état du budget après l'échec de la mission archéologique, restait hors de question. Que ce fût lui qui fût sanctionné et pas le responsable des fouilles sur les assertions duquel on avait entrepris cette vaste et coûteuse opération, restait tout aussi bien dans l'ordre des choses. Question de priorité hiérarchique et d'ancienneté. Antoine comprenait très bien les vues du directeur du centre qui préférait embaucher un jeune diplômé dont l'inexpérience expliquerait qu'on le payât si peu et mettre la différence dans l'achat de nouveau matériel. C'était pour lui une chose très normale à laquelle il ne voyait rien à redire. C'est la vie, pensait-il, philosophe et certain du fait qu'une appréciable indemnité de chômage lui serait versée pendant un an au moins sans qu'aucune des plus volontaires conseillères en replacement de l'A.N.P.E. ne pût lui trouver un emploi à la mesure de ses qualifications, lesquelles étaient beaucoup trop hautes pour la conjoncture du marché du travail. À la fin de ses études, alors qu'il cherchait une place, combien de fois ne lui avait-on pas dit qu'il était beaucoup trop qualifié pour le poste qu'on proposait. L'air désolé, les employeurs disaient qu'ils étaient désolés et Antoine voulait bien croire qu'ils l'étaient vraiment. Leur refus n'avait rien d'hypocrite, et cette sincérité inopinée chez des gens habitués à masquer leurs décisions était peut-être cause aussi de leurs mines dévastées, ahuries, quand il renvoyait de leur bureau un spécialiste tel qu'Antoine. Il en était venu parfois à regretter d'avoir tellement étudié. Il aurait dû s'arrêter au bac et se trouver un petit travail tranquille, il aurait économisé dix ans d'études fastidieuses, épuisantes, dont il s'était parfois demandé l'intérêt. Mais ce regret restait passager, c'était un regret de pure forme, un de ceux qu'Antoine savait construire dans l'intimité d'un monologue intérieur, parvenant quelques instants à jouer simultanément le rôle du menteur et de l'abusé.

   Le seul poste qui lui eût convenu maintenant était celui qu'il allait quitter et pour ne pas brader ses compétences, il aurait été obligé de s'exiler à l'étranger. Mais Antoine n'avait aucune envie d'émigrer. Il était jeune. Il se sentait bien à Paris. Il voulait profiter de la ville. Ses longues années d'études et son manque d'argent avaient réussi à former en lui un penchant pour la sédentarité, un dégoût même du voyage qu'il croyait sincèrement naturel, en se persuadant qu'il pouvait établir la généalogie de cette inclination jusque dans sa petite enfance alors qu'elle ne découlait que de sa vie d'étudiant reclus et désargenté, qu'elle en était la séquelle. Il avait envie de se reposer un peu, sans réfléchir à ce que serait son avenir à l'issue de cette année, sabbatique en quelque sorte. Parachevant l'œuvre résolue de sa petite santé, du système d'aides sociales français et d'une propension à la paresse, la fin de son contrat lui permettait ce caprice à peu de frais de mauvaise conscience. Il était donc, tout bien considéré, plutôt satisfait du cours des choses.

   Ce n'était donc pas par ressentiment qu'il avait voulu éviter la confrontation avec son successeur. En revanche il savait qu'il ne pourrait empêcher ses collègues de le soupçonner de mauvaise foi en refusant d'admettre qu'il éprouvait une rancune – légitime, auraient-ils assuré – à l'égard de ce jeune diplômé qui venait lui prendre sa place. Il aurait pu nier pendant des heures, aucun d'eux ne se serait départi de ce vague sourire où une feinte commisération aidée par de trop violentes manifestations de soutien l'auraient disputé à une obscure jouissance et une tenace incrédulité. Se connaissant, il n'aurait pas aimé ça. Non qu'il fût particulièrement soucieux de l'opinion de son équipe avec laquelle il n'avait jamais, malgré quatre ans de collaboration, réussi à nouer des liens extra-professionnels, mais il avait une sorte de phobie des malentendus. Il rêvait de rapports clairs où les motifs apparaîtraient derrière les actions comme des poissons exotiques derrière la vitre d'un aquarium. Combien de fois ne s'était-on mépris sur la vraie nature de ses intentions et s'il regrettait que ce fût le cas, c'était parce qu'on prêtait trop souvent de noirs mobiles à ses actions les plus désintéressées. L'inverse était si peu fréquent qu'à tout prendre, si son souhait se réalisait, il ne perdrait pas au change. Pour quelques rares occasions où ma mesquinerie serait révélée, quel triomphe connaîtrait ma bienveillance, se disait Antoine. Dans l'attente de ce jour glorieux, il essayait, autant que faire se peut, d'éviter le genre de situations à l'origine desquelles de tels malentendus risquaient de se produire.   

   S'apprêtant à sortir des locaux, il s'était résolu à ne pas se cacher d'Anna, la secrétaire – d'ailleurs comment aurait-il pu, le bureau d'Anna se tenait en face de la seule issue – mais à ne pas donner pour autant la raison factice qui expliquerait son départ prématuré, comme il lui était parfois arrivé de le faire, disant qu'il devait passer au laboratoire, qu'elle fermât derrière elle en sortant et qu'il lui souhaitait, Anna, une bonne soirée. Il comptait simplement lui dire au revoir d'une façon très naturelle, ouvrir la porte vitrée et se laisser couler dans la rue. De toute manière, il n'en était pas arrivé à ce point d'intimité avec elle pour lui donner les raisons personnelles d'un départ en dehors des heures normales de travail. Il pouvait très bien avoir une course à faire qu'elle n'était pas censée savoir. Que cette course fût en rapport ou non avec le travail, Anna n'en saurait rien. Cette incertitude permettrait qu'elle ne pût en tirer honnêtement la malveillante conclusion que son supérieur quittait son poste deux heures avant ce qu'il aurait dû. Tout aussi bien pourrait-elle la tirer sans attendre d'être sûre qu'il n'était pas parti pour passer au laboratoire, mais simplement pour rentrer chez lui, Antoine s'en foutait royalement, de toute manière, dans une semaine, Anna elle-même fera partie du passé. D'un passé que lui, par contre, n'irait pas fouiller. Du moins le pensait-il, à ce moment-là de sa vie. Qui en connaîtrait d'autres. Du moins l'espérait-il.

   En outre, cacher des choses à Anna de temps à autre possédait l'avantage de lui rappeler qu'elle n'était qu'une simple secrétaire et la maintenait dans cette crainte salutaire que des évènements qui la dépassaient se dérouleraient toujours devant ses yeux sans qu'elle ne parvînt à en saisir le sens ni sans que personne ne trouvât même judicieux qu'on le lui expliquât. Cela dit sans mépris sur la fonction, plutôt sur l'individu qu'il n'est jamais bon de laisser dans cette délitescence des rapports d'autorité, pensait Antoine avec conviction. Tout entier acquis à la pression hiérarchique que ses supérieurs faisaient peser sur lui, Antoine considérait que ses subalternes devaient adopter la même attitude et se plier sous le poids qu'il exerçait sur eux.

   Il partirait sans un mot, Anna n'aurait qu'à se débrouiller avec ce nouveau mystère qui hanterait ses nuits. Il ne lui rappellerait pas de fermer derrière elle, car il savait que Frédéric était toujours dans son bureau. Il ne signalerait même pas que M. Pareto était encore là (quand Antoine parlait de Frédéric à Anna, il disait " M. Pareto " car Anna appelait Frédéric " M.Pareto " ; de même quand Frédéric parlait d'Antoine à Anna, il disait " M. Delf " car Anna appelait Antoine " M. Delf " ; par contre personne ici n'appelait Anna " Melle Grad " qui devait donner des cours particuliers de piano classique, le soir, pour voir l'effet que cela faisait). Si par contre, Frédéric partait à son tour avant 18h00, ce serait alors à lui à rappeler à Anna qu'elle devrait fermer derrière elle, et faisant cette recommandation, il se sentirait obligé d'expliquer la raison de son départ que lui, Antoine, n'avait pas à fournir. Il partait, il allait partir sans rien dire, c'était tout.

– À lundi, Anna, fit-il en passant, enfilant déjà sa veste dans un geste aérien assez complexe qui déroba son visage au regard inquisiteur de la secrétaire.

– Vous partez, M. Delf ? Vous ne restez pas pour rencontrer le futur responsable ? Il vient juste d'arriver et est allé se présenter au bureau de M. le directeur.

– Non, non, Anna, il faut…, commença-t-il en feignant de chercher la raison de son départ sous des couches et des couches de lourdes responsabilités extrêmement prenantes et qui expliquaient qu'il ne pût s'en souvenir immédiatement. Je dois aller au laboratoire pour vérifier quelque chose au sujet des épreuves qu'on m'a transmises. Il me semble qu'il manque un des fragments. Un de ces fragments qu'on nous apportés ce matin, vous vous souvenez sûrement. Ces fragments, ce matin, répéta-t-il en jouant nerveusement avec le petit objet en plastique où l'on pouvait lire " Anna Grad / accueil ". C'est pour ça. Je dois aller au laboratoire juste pour voir quelque chose avec eux. C'est pour ça d'ailleurs que je pars si tôt. Vous savez comment ça se passe, continua-t-il d'expliquer à Anna qui, d'un air entendu, faisait mine que oui, elle savait bien comment ça se passait, bien qu'en réalité elle n'en sût rien, n'ayant jamais mis les pieds au laboratoire, mais plus que tout elle voulait donner l'impression d'être au courant des choses, pensant que la moindre manifestation de surprise pouvait être mal interprétée comme un indice d'incompétence.

– Qu'est-ce que je dis à M. Kepler ?

– À qui ?  

– M. Kepler, énonça-t-elle avec des yeux ronds, et soudain dans sa voix comme l'amorce de la sévérité de la maîtresse pour le mauvais élève. Le nouveau responsable, M. Kepler. Il m'a dit qu'il voulait vous voir après son entrevue avec M. le directeur.

   Combien fragile est cette étrange paix qui régit les rapports humains, songea Antoine avec abattement. Combien proche est-elle de la sauvagerie, songea-t-il avec tristesse.

  Eh bien vous lui direz que je suis parti au laboratoire. Hein, Anna ? Que je suis parti plus tôt parce que je devais aller au laboratoire. Pour ces fragments dont je vous ai parlé. D'accord? Une fois qu'il aura eu affaire avec la fine équipe des laborantins, il comprendra que j'aie voulu y aller plus tôt. Et puis de toute manière, j'aurai d'autres occasions de le rencontrer ce monsieur, comment vous dites déjà ?

– Kepler. Jean Kepler, déclama-t-elle avec une application prétentieuse.

– Kepler. C'est ça. C'est quoi ça comme nom ? Ça vient de l'Est, non ?

– Aucune idée.

– Il n'avait pas d'accent, demanda Antoine tout en faisant tomber le petit présentoir en plastique sur le carrelage, ce qui fit suffisamment de bruit pour qu'il se sentît obligé de reposer sa question tout en se baissant pour ramasser l'objet.

– Il n'avait pas d'accent ?

– Je n'ai pas fait attention, et puis de toute manière, il ne s'est pas attardé, il s'est simplement présenté et a demandé le bureau de M. le directeur en disant qu'il irait vous voir ensuite.

– Quoi qu'il en soit, ça n'a aucune espèce d'importance, pas vrai ? conclut-il, sans attendre de la part d'Anna une réponse que, de toute manière, elle ne se préparait pas à donner, occupée qu'elle était à former dans son petit crâne rond et dur une question pertinente qui retarderait son supérieur dans le cours réglé de ses affaires, ce cours inaccessible et exécré au sein duquel elle regrettait de ne pas pouvoir semer le trouble.

   Profitant de ce flottement, précédé d'un geste vague de la main qui conjuguait l'idée d'un au revoir, celle d'une absence d'importance, et enfin celle – plus trouble mais qui transparaissait malgré tout – de son refus de poursuivre la discussion, Antoine s'arracha de la petite zone d'influence qu'Anna faisait régner autour d'elle comme un vortex, retenant selon son gré n'importe qui au moyen d'insidieuses questions qui empêchait qu'on la quittât sans donner l'impression qu'on la fuyait.

   La rue était calme et le jour encore là. Antoine reçut la luminosité du ciel magnifique comme un soulagement, oppressé qu'il était par l'atmosphère des bureaux, l'artificialité des néons, la lourdeur de l'air non renouvelé. Il s'en alla à pied, conquis par les sollicitations de cette fin d'après-midi, de fin de semaine, de fin septembre, sentant que quelque chose d'autre, quelque chose de plus insaisissable que le jour, la semaine ou la saison s'y terminait.

   Doucement incommodé par l'aise qu'Anna s'était autorisée en s'étonnant de son ignorance du nom du futur responsable, Antoine pensait que cette lacune aurait tout l'air d'être aux yeux de la secrétaire un indice de plus de la mauvaise foi dont il persistait à faire preuve en n'admettant pas que ce remplaçant – qu'il ne connaissait d'ailleurs pas – l'exaspérait. Sur elle non plus, ses protestations n'auraient aucun effet et il pourrait lui affirmer qu'il ne connaissait vraiment pas le nom de Kepler avant qu'elle ne le lui eût dit, Anna opposerait à ses efforts une approbation affectée, tout en ne cessant pas de faire rouler dans son petit crâne pragmatique le vaste ensemble du ressentiment au sein duquel elle observerait une petite effigie d'Antoine se débattre, niant, en dépit des apparences, qu'il s'y fût trouvé. Qu'elle eût mentionné que M. Kepler " voulût " le rencontrer lui pinçait le cœur également, car jamais personne de nouveau dans un service ne se serait permis d'utiliser un indicatif si rude, si autoritaire, à moins de vouloir dès les premiers contacts donner de soi une image de tyran. Non, il avait probablement dû utiliser un conditionnel et dire qu'il " aurait voulu " rencontrer M.Delf, suspendant la réalisation de son souhait à l'emploi du temps, à l'humeur, bref au bon vouloir d'Antoine. Mais Anna, par cruauté sans nul doute, avait transformé ce conditionnel en indicatif, prouvant qu'elle s'était déjà glissée hors de la région hiérarchique d'Antoine pour se réfugier dans celle de M. Kepler, son futur supérieur qu'elle considérait déjà comme le nouveau. Y repensant, Antoine se demandait même si elle n'avait pas dit " nouveau responsable " au lieu de " futur responsable ". Oui, il lui semblait bien qu'elle s'était permis à haute voix cette impertinente anticipation. Et ces yeux ronds qu'elle lui avait faits lorsqu'il lui avait demandé de répéter, comme s'il était un gosse ignorant, comme si tout le monde était censé connaître le nom de ce remplaçant que personne n'avait encore vu… Anna, Anna, pensait-il, que de chemin parcouru depuis ces jours bénis, ces jours pas si anciens où vous rougissiez en acceptant les étrennes que je vous offrais pour les fêtes. Et dire que j'ai failli essayer de vous séduire quand ça allait mal avec Orane, votre bonne humeur, vos cheveux blonds, j'avais bien désiré tout ça à une époque, mais on ne se méfie jamais assez de ce qu'on désire car vous voilà aujourd'hui avec votre goût de lait aigre, vos yeux étonnés, votre petit crâne aigu comme un coude, occupée à former des méchancetés contre moi. Derrière ce corps gentil se cachait les pires tracas, Antoine en avait la preuve aujourd'hui et se félicitait de sa lâcheté d'alors, laquelle l'avait gardé de lui faire des avances.

   Une brutale envie d'aller nager surgit d'un coin reculé de son dos douloureux et plutôt que de prendre le métro pour retourner chez lui et aller chercher ses affaires, il décida de se rendre directement à la piscine où il louerait le nécessaire. Le temps était propice à la promenade. Antoine s'attarda en traversant le Jardin du Luxembourg. Il s'assit sur une chaise de fer face au Sénat quand un chien minuscule s'approcha de lui. Après avoir exploré les alentours, il s'agrippa à la jambe d'Antoine, simulant une copulation. Gêné, Antoine entreprit de le chasser, mais, concentré sur l'urgence d'un but trop évident, le chien insistait. Alors qu'il se faisait plus rude pour détacher le petit animal, lui vint la crainte qu'il pût y voir une animosité et que, par d'obscures voies, il s'en plaignît à ses maîtres qui ne devaient pas être loin, comme il l'aurait eue d'un enfant qu'il eût rudoyé et dont il n'aurait su s'il était en âge de formuler une dénonciation cohérente auprès de ses parents. Si bien qu'Antoine en vint à prendre des précautions incongrues pour mettre de la distance entre lui et la petite chose, laquelle, comme un fait exprès, affectait de se recroqueviller de terreur et de douleur anticipée sous ses invites, feignant de les prendre pour des menaces et de n'en pas remarquer toute la diplomatie. Voilà qu'à la sauvagerie des hommes, succèdent celles des animaux, songeait Antoine avec résignation. Puis comme au déclic d'un appel qui resta inaudible à Antoine, le chien se détacha de sa jambe et s'enfuit.

    Amusé par l'incident maintenant qu'il était terminé, Antoine défit ses lacets, enleva ses chaussures et massa la plante de ses pieds qui le faisaient souffrir tout en essayant d'apercevoir par les grandes fenêtres de vieux sénateurs en costume. Il n'en vit aucun et, appesanti par la déception, son regard descendit peu à peu sur un couple de policiers, un homme et une femme, en faction devant une guérite. Tous deux le dévisageaient. Antoine eut la sourde impression qu'ils lui en voulaient d'avoir dû cesser leur conversation pour l'observer. N'étant jamais certain des limites de la légalité, il cessa son massage de peur qu'on le confondît avec un hors-la-loi quelconque. Pensant au chien qui pouvait appartenir à un de ces hommes puissants qu'il ne voyait pas derrière les fenêtres du Sénat, il remit ses chaussures et changea de chaise pour en prendre une plus éloignée. Puis, il emprunta un air pénétré et se plongea dans la lecture de ces feuillets, ce qu'il prévoyait donner à son apparence une aura de sérieux qui rachèterait son laisser-aller. On avait donné à Antoine une transcription de ces fragments qu'il n'avait pas encore examinée, se promettant de le faire ce week-end. Il n'avait pas envie de commencer son étude, ici, dans le parc, mais juste pour jeter un coup d'œil, il ouvrit le livre au hasard.

 

 

Fragment n°3

Manuscrit de Mercurio

 

"Jamais les drames n’apparaîtront comme ils apparaissent lorsque le soleil brille, rayonnant de mépris et que le ciel est bleu, éclatant d’indifférence, quand l’absence d’écho naturel refuse à l’esprit tourmenté le miroir apaisant que la pluie offre parfois à la mélancolie, comme l’oreille d’un ami compatissant, ou l’encouragement à la fureur que la colère sait trouver dans le fracas jubilatoire de l’orage ; jamais les gouffres du malheur ne seront perçus avec plus d’acuité que lors de ces journées splendides quand les éléments, lassés du misérable commerce des hommes, s’en abstraient d’un bond et, reprenant le cours des grands cycles atmosphériques, retournent vaquer à leurs amples mouvements. Car on prend alors toute la mesure de l’abîme qui nous sépare du monde et, voyant le nœud douloureux de notre existence jurer comme une note isolée – dont la consonance fortuite, loin d’être la règle de ce que l’on s’est trop longtemps complu à considérer comme un pacte ancien unissant l’homme à la terre, n’en est en réalité que l’exception –, on réalise avec stupeur que l’harmonie ne fut jamais qu’un accident. "

 

   À la suite de l'échec de cette mission archéologique qui avait été beaucoup moins fructueuse que prévu, le budget du centre avait été sanctionné. Les promesses qu'on avait faites au ministère n'ayant pas été tenues, sa libéralité passagère s'évanouit et les priorités gouvernementales étaient vite réapparues. On avait donc confié à Antoine Delf – qu'on savait devoir quitter les services  sous peu car il était en fin de contrat non renouvelable – le soin de rédiger le rapport, maintenant sans intérêt, sur ces fragments de textes rédigés en écriture sogdienne au XIe siècle. Ils avaient été trouvés sur le site, dans les plaines de Mongolie septentrionale et constituaient la majeure partie des découvertes. Hormis quelques outils et vagues ossements, tessons de poteries incomplètes et flèches brisées, seuls ces fragments de textes trouvés en début de mission expliquaient qu'on se fût acharné sur les fouilles car aucun vestige d'habitation ne pouvait laisser supposer que le site pût être particulièrement prometteur. Une mission somme toute décevante car les textes eux-mêmes, inintelligibles selon la rumeur, ne permettaient pas de se faire une idée suffisante de cette ancienne confrérie de messagers qui resterait dans l'inconnu, n'ayant pu lancer dans les temps futurs suffisamment d'indices pour la rendre digne d'investigation, ni d'énigmes pour la rendre mystérieuse.

   Rien de vraiment compliqué, ni de vraiment intéressant. En réalité, c'était une tâche assez rébarbative qu'avait fuie le responsable des fouilles, un homme énergique et coléreux qui préférait toujours le travail sur le terrain et qui, d'ailleurs, s'était déjà lancé dans un autre projet pour lequel les fonds ne manqueraient pas. Les textes de ce type ne relevant pas directement du domaine du centre d'archéologie, ils seraient vite transférés au bureau d'études des textes anciens, mais avant cela il fallait un rapport pour les archives du centre. Ce travail de sédentaire convenait donc parfaitement à la faible condition physique d'Antoine, cloué à son bureau. Son départ imminent convenait, lui, à l'absurdité d'une tâche qui devait être réalisée mais dont on ne connaissait que trop l'inutilité foncière. Les rapports des missions pour lesquels les crédits ont été coupés n'étant archivés que pour la forme, sans garantie de sauvegarde, ils sont généralement détruits par l'équipe des successeurs. Obnubilés par leurs propres missions et indifférents quant aux échecs des prédécesseurs, ils ne tardent pas à faire le vide dans les rayonnages des archives précédentes pour y mettre les leurs propres qui, sans cela, s'amoncelleraient dans leurs bureaux. De plus, une curieuse disposition psychologique induite par la nature de leur profession pousse paradoxalement les archéologues à négliger les anciennes découvertes. Tous entiers tournés vers le passé, ils ne vivent pourtant que tendus vers l'avenir, dans la fièvre de la prochaine découverte et négligent même les plus récentes pour la raison qu'elles ne sont plus à faire, et celles de leurs collègues pour la raison qu'elles ne sont pas d'eux. Cette négligence est, entre autres, cause de l'anarchie générale du système d'archivage des centres d'archéologie dont chacun s'accommode pourtant, n'y voyant qu'une simple caractéristique commandée par la nature de leur fonction, pas plus remarquable en cela que la poussière qui recouvre les blouses des laborantins occupés à examiner des objets anciens encore imprégnés de la terre qui les a recouverts pendant des siècles.

   Aucun de ses collègues – inclus dans un cursus professionnel de long ou de moyen terme et parvenant de la sorte à se maintenir dans l'illusion que son travail quotidien possédait une utilité spécifique en rapport direct avec ses propres compétences –  n'aurait voulu se charger de telles choses. Antoine songeait qu'il n'est que lorsqu'on sait devoir quitter un poste que la réalité de notre travail nous apparaît, que son vide nous frappe et que les tâches se révèlent à nous sous leur vrai jour, c'est-à-dire équivalentes, contingentes, absurdes presque. Le rapport domestique et affectif que l'on a réussi à installer avec elle – et ce, contre leur froideur, leur impersonnalité – s'évanouit lorsque l'on prend conscience que l'on sera remplacé sous peu et que ce à quoi l'on attachait le plus d'importance sera probablement le dernier des soucis de celui qui nous succédera. Alors le travail redevenant le travail, le temps redevenant le temps, on pourrait aussi bien passer ses journées à déchirer des feuilles de papier.

   Enfin, les textes restaient obscurs. Leur intérêt tout relatif pour les préoccupations du centre – lequel, incompétent dans ce domaine, s'abstenait d'étudier le contenu pour se concentrer sur le support –  tenait seulement au fait qu'ils avaient été écrits sur du papier de lin. De cette technique que l'on pensait venir de Chine, on n'avait jamais trouvé de traces ailleurs que chez les Arabes, bien des siècles après sa supposée invention en Orient. Ce chaînon manquant dans l'histoire des supports d'écriture – dont on avait fait tout une histoire lors de l'attribution des crédits, ce qui avait réussi à assouplir l'intransigeance des délégués ministériels – n'était que relativement notable si l'on se souvenait que la route de la soie qui passait par là était à l'origine du gigantesque brassage interculturel de la région. Le rapport devrait donc se borner à une cinquantaine de pages qui consisteraient en une ennuyeuse relation des circonstances des fouilles, en tout aussi ennuyeuses descriptions des textes et sommaires mises en perspectives de la découverte. Soupirant de lassitude à l'idée de sa future tâche, Antoine referma le livre et releva la tête.

   Ça marchait, les policiers avaient cessé de le dévisager pour reprendre l'observation de leurs cigarettes respectives et le cours de leur conversation commune. Voyant que son stratagème fonctionnait, il se leva et se mit en route vers la piscine car il n'avait aucune envie de lire la totalité de ces fragments dans ce parc, ce grand parc parisien propre à la rêverie mais pas à l'étude.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Antoine pratiquait le crawl. Ne l'abandonnait pour la brasse qu'à bout de souffle. Alors, il faisait quelques longueurs la tête hors de l'eau, expirant au maximum pour chasser son point de côté, puis reprenait son crawl. Antoine n'était pas un athlète. Il nageait lentement, compensant les petits froissements d'amour-propre qu'il avait à voir de vrais sportifs s'élancer dans de spectaculaires et bruyantes traversées du bassin en papillon, par la satisfaction qu'il avait à pouvoir nager un kilomètre sans s'arrêter. Il n'hésitait d'ailleurs pas à prolonger cette différence physique en différence morale. Le grand combat entre l'endurance et la résistance. Le long contre le court terme. Ainsi, nageant doucement son crawl et persuadé d'y engager comme un principe de vie, Antoine était certain d'avoir raison de faire ce qu'il faisait. Il ne partageait jamais ce genre de pensées avec qui que ce fût. C'était donc très bien comme ça. Elles lui servaient de support à la répétition mécanique du geste. Nageant pour soulager son dos, il disait aux gens que la natation lui permettait aussi de faire le vide dans sa tête, de ne penser à rien en se concentrant sur le geste, en tentant de s'y fondre comme dans un exercice zen. Rien n'était moins vrai, nageant le crawl lentement, il pensait qu'il avait raison de nager le crawl lentement.

   Parfois, quand il se sentait romanesque il s'imaginait devoir nager pour sa survie après quelque naufrage dont il réchapperait seulement s'il parvenait à faire son kilomètre sans s'arrêter. Cette idée d'un application pratique d'un sport dans des circonstances engageant la vie et la mort, cette vague notion d'utilitarisme flattaient son désir de ne pas cultiver son corps par simple narcissisme ou pour les mêmes motifs que les autres. De plus, elle le confortait dans son parti pris de l'endurant contre le résistant. Personne n'aurait l'idée pour rejoindre une côte ou échapper à un monstre marin d'utiliser spontanément cette nage tapageuse et exubérante, cette débauche de gestes fatigants grossièrement baptisée – par qui d'ailleurs ?– papillon.

   Avec les trois quarts du corps sous l'eau, les yeux cachés par des lunettes, et la tête par un bonnet, l'ami lui-même est difficile à reconnaître à la piscine. Et pourtant, en habitué de l'établissement, Antoine retrouvait chaque semaine les mêmes nageurs. Il déduisait les identités avec une autre perspicacité, de traits plus subtils, moins évidents et qui ne pouvaient apparaître qu'à la piscine. Dans le monologue intérieur qu'il entretenait pendant ses longueurs, il avait surnommé les personnes qu'il croisait, leur octroyant le nom qui convenait à leur façon de nager.

  Ainsi, il y avait " la morne naufragée ", une adepte du dos crawlé, entre deux âges, à la faible allure, aux gestes nonchalants, et qui extrayait ses bras mous de l'eau avec peine, comme si ç'avait été du miel, donnant l'impression de langueur d'une désespérée qui se serait jetée du haut d'un pont, et qui, à mesure que la fatigue la gagnerait, oscillerait entre l'ivresse d'une noyade imminente à laquelle, effrayée par moments dans de brusques retours de conscience, elle hésiterait toutefois à succomber, et le lointain, incertain appel de la vie que son orgueil continuait à convoiter, malgré tout, dans l'hypothèse où elle se laisserait ramener vers la berge par un héros auquel elle pourrait se lamenter de son sort, répétant que sa vie ne valait pas qu'on se donnât tant de mal pour la sauver, et ce dans l'espoir de s'entendre répondre le contraire.  Il y avait " le métronome cassé ", un sexagénaire qui pratiquait le crawl, en donnant de furieuses claques du bras gauche et de douces caresses du bras droit, effectuant une sorte de syncope assez exaspérante pour Antoine qui redoutait de le croiser au moment où son bras gauche s'élevait dans les airs, prêt à envoyer une agressive gerbe alentour quand il frapperait la surface de l'eau avec colère, comme au souvenir de longues années d'inactivité de ce bras – peut-être plâtré – desquelles il serait sorti furieux, et frénétique dans sa volonté de rattraper le temps perdu.

Il y avait " la grenouille hystérique ", une femme qui ne pratiquait que la brasse, mais qui compensait le geste normal qu'elle effectuait avec ses bras, par un surprenant sursaut de ses jambes qu'elle lançait violemment vers l'arrière, tentant probablement de chasser sa cellulite loin d'elle comme elle aurait voulu se débarrasser d'un être répugnant agrippé à ses chevilles, ce qui imprimait à l'ensemble de sa gestuelle une cassure presque mythologique en donnant l'impression que la moitié subaquatique de son corps provenait de quelque animal sauteur, au mécanisme détraqué, figé sur le souvenir de son ancien mouvement dont les nerfs malades donnaient une version viciée et convulsive. Il y avait aussi " le poulpe ravi ", un vieil homme ventripotent qui se laissait glisser dans l'eau comme dans un fauteuil club, y gardant une vague position assise, et qui nageait à reculons, jetant tous ses membres devant lui pour propulser dans l'autre sens son gros ventre qui semblait le flotteur rempli d'air du reste de son corps centré sur lui ; tel le pilier enthousiaste d'un thé dansant, il gardait un sourire permanent d'homme liant, affable, prêt à engager avec quiconque ralentirait son rythme pour la permettre une conversation de circonstance où il serait question de la température de l'eau, de celle de l'air, peut-être même des fluctuations de la concentration en chlore. Il y avait enfin les extra-terrestres, ces êtres inhumains qu'on ne voyait jamais sourire, ni souffler, ni tousser, qui évoluaient si vite dans l'eau qu'on les eût dit propulsés par des moteurs et qui ne s'arrêtaient qu'une fois leurs quatre-vingts bassins expédiés derrière eux comme une formalité, dirigeant comme des véhicules leurs grands corps glabres et musclés vers les vestiaires, avec des appareils de mesure autour du ventre, des montres sophistiquées au poignet, des pince-nez, des protège-tympans, des lunettes noires, autant d'objets si intégrés à l'aisance de leurs gestes qu'on eût dit des prothèses. Avant d'entreprendre quoi que ce fût, ils consultaient les petits écrans à cristaux liquides de leurs montres où s'affichaient probablement d'occultes instructions envoyées par l'empereur d'un outre-monde qui commandait leurs gestes, leur rythme, et même leur régime fait de barres abstraites et énergétiques, de compléments alimentaires et américains, de poudres minérales qu'ils diluaient dans leurs gourdes en plastique, parfois de bananes incongrues qu'ils mangeaient vertes en les examinant avec méfiance, craignant de contracter des germes dont cette nourriture vivante et terrestre pullulait sans doute. Des créatures si étranges dans leur comportement qu'on n'eût pas été étonné de les entendre parler une langue inconnue et repartir dans un vaisseau spatial une fois terminée leur session d'exercice à la puissance insoutenable et au protocole ésotérique.      

   Et puis, il y avait l'homme. L'homme ressemblait à Antoine. Tous deux possédaient le même modèle de bonnet, de lunettes, la même corpulence, la même chair laiteuse, verdâtre après l'effort. Tous deux pratiquaient le crawl, et la brasse pour reprendre leur souffle. Seulement l'homme était plus rapide qu'Antoine. Lorsque Antoine avait commencé à fréquenter la piscine, sans le vouloir, il se retrouvait toujours dans le même couloir que l'homme. Arrivait toujours un moment où Antoine sentait l'homme souffler derrière lui, le pressant d'arriver au bout du bassin où il pourrait – dans un geste rapide, trop signifiant, presque violent – le dépasser. Antoine n'aimait pas se presser, mais lorsqu'il sentait le remous de l'homme qui gagnait du terrain derrière lui, il devenait nerveux et accélérait son rythme sans le vouloir, se fatiguant de la sorte plus que ce qu'il ne l'aurait souhaité. Son rythme se brisait. Il était obligé de s'arrêter pour reprendre le souffle que son accélération pour échapper à la poursuite de l'homme lui avait fait perdre. Et s'il tentait d'y remédier en attendant que l'homme se lançât pour partir à sa suite de façon à l'avoir toujours devant lui, quelques bassins suffisaient pour inverser leur position l'un par rapport à l'autre. Contrairement aux autres nageurs qu'il avait toujours aperçus au moins une fois en train de sortir ou d'entrer dans le bassin, Antoine n'avait jamais vu l'homme hors de l'eau. Concentré sur sa nage, au moment où il s'y attendait le moins, Antoine sentait soudain une présence derrière lui. C'était l'homme. Il ne le voyait pas à chaque fois, mais après plusieurs semaines où il ne l'avait pas vu, alors même qu'il se disait qu'il avait peut-être cessé ses séances de natation ou bien qu'il avait déménagé, immanquablement, l'homme réapparaissait.

   Un jour, Antoine s'était emporté. Excédé par son manège, et rendu excessif par la fatigue, il avait provoqué une confrontation avec l'homme en se retournant brusquement en milieu de bassin alors que celui-ci le suivait comme à son habitude. Il avait haussé le ton de façon inappropriée comme si la somme de ses griefs s'étaient concentrée en une seule journée, et avait usé de mots grossiers – inhabituels et faux dans sa bouche timide et délicate – pour recommander à l'homme de changer de couloir s'il ne voulait pas que quelque chose de regrettable ne se produisît. En suspension pendant quelques secondes devant lui, l'homme n'avait rien dit. Il avait simplement souri. Puis, soudain, son visage avait changé, ses traits s'étaient effondrés, son sourire s'était évanoui. Tout en continuant de regarder Antoine dans les yeux, il avait pris une inspiration dont la violence avait fait vaguer son regard et il avait plongé, disparaissant dans les profondeurs du bassin, vers l'endroit où, l'eau se fonçant, il avoisinait les trois mètres.

   Inquiet, regrettant un peu son emportement, Antoine avait fini sa longueur à la brasse pour tenter d'apercevoir où l'homme remonterait à la surface, mais il ne l'avait plus vu. C'était un jour où il y avait beaucoup de monde à la piscine, et malgré une observation attentive, il n'avait pu le retrouver. Il avait continué son exercice en se disant qu'après tout ce n'était pas son affaire. Lui si peu conflictuel d'habitude, il n'allait pas bouder son plaisir de s'être montré ferme et colérique à si peu de frais. Surtout avec un inconnu. Mais l'esprit trop agité il était sorti et avait examiné les profondeurs de la piscine depuis le bord en marchant tout autour, pour voir si l'homme ne s'était pas noyé. Personne. Alors, il était parti en pensant que l'homme avait dû échapper à sa vigilance et être sorti déjà depuis longtemps.

   Ce jour-là, c'était un jour sans homme. Antoine était détendu. En sortant de la piscine, il remarqua que le temps avait tourné. Le ciel sombre ne s'expliquait pas suffisamment par l'approche du crépuscule. Un orage se préparait et il prit donc le métro pour rentrer chez lui. Il prévoyait de commencer la lecture des fragments dès ce soir, mais par désoeuvrement et plutôt que d'observer les visages fatigués des gens autour de lui, il continua la lecture dans la rame.

 

 

"Fragment n°19

Manuscrit de Mercurio

 

De même que, lors des périodes précédant les grandes crises planétaires, pointant par son apparition l’imminence de bouleversements majeurs, le phénomène se produit, couvrant le ciel d’un voile mat comme pour annoncer une neige qui ne viendra pourtant pas, le grisant jusqu’à le rendre dangereusement métallique, densifiant l’air au point de le faire bourdonner comme s’il grouillait de minuscules insectes à la fréquence trop grave ou trop aiguë pour être audible, mais dont les vibrations n’en deviennent que plus insupportables, troublant les bêtes, caillant le lait, multipliant les crises de folie chez les êtres les plus faibles qui, après des semaines d’enfermement, craquent, sortent et se ruent les uns sur les autres pour s’entredéchirer à coups d’ongles en hurlant, il me semble que la journée de ma première mission fourmilla de sons, de vapeurs, d’altérations des formes et des couleurs, de superpositions, d’impressions de déjà-vu aussi bien que de passages à vide, de fêlures du temps, de blancs déroutants, bref de micro-évènements inhabituels à l’intensité croissante qui m’emportaient inéluctablement jusqu’au moment de la confrontation avec le roi, et dont la violence fût appelée par eux, comme l’orgasme par la poussée du désir. "

 

 

   Quoiqu'il n'eût jamais l'esprit aussi clair qu'après avoir nagé, quand le calme de son corps repu d'exercice l'autorisait à penser avec force, il se disait que c'était sans doute une erreur de commencer à lire ces fragments comme il faisait, fragmentairement. Les probables difficultés qu'il rencontrerait pour en saisir le sens ne se trouveraient que confortées par son absence d'application, son manque de concentration. C'était un document qu'il devrait lire au calme chez lui. En sortant de la bouche de métro, Antoine fut surpris par la violence de l'orage, qui ressemblait plus à un orage de montagne qu'à un orage parisien. Originaire des Alpes, il avait perdu l'habitude de ces puissantes déflagrations de tonnerre, comme si quelque créature à la sauvagerie incompréhensible jetait des blocs de pierre sur des tôles gigantesques. Tout le monde courait dans les rues, pour se précipiter sur des seuils d'immeuble, sous des stores de cafés ou carrément dans les magasins où des vendeurs se montraient compatissants ou outrés selon leur degré de responsabilité au sein de l'établissement. Antoine courait lui aussi. Pour rejoindre son appartement, il n'avait qu'une centaine de mètres à parcourir, mais contrairement aux gens qui semblaient ne courir que pour se protéger de la pluie, il eut soudain l'atroce impression qu'il courait pour échapper à la mort. Il eut peur qu'un éclair le foudroie sur place alors qu'il fuyait entre les platanes. Il sentit cette peur irrationnelle qui injecte de l'énergie dans les jambes en donnant de l'adrénaline au cœur. Parvenu dans le sas de l'immeuble, essoufflé, trempé, il s'aperçut combien puérile avait été sa réaction. La foudre ne tombe jamais dans les villes, protégées qu'elles sont par de nombreux paratonnerres, songea-t-il, de ce point de vue la ville n'est pas un terrain dangereux. Ne te méprends sur tes craintes, se disait Antoine, tu t'en mordrais les doigts. Il éclata d'un rire nerveux. Il sentait encore l'effet de l'adrénaline qui se diluait petit à petit dans son sang, le rendant cotonneux. Il rentra chez lui, mit du Chopin, ouvra une tablette de chocolat et la dévora avec avidité, comme il aurait mangé du pain après trois jours de jeûne. Puis le ventre incommodé par sa gourmandise, assis dans un fauteuil face à la fenêtre, il contempla le déchaînement de l'orage.

   L'ensemble du corpus représentait une trentaine de pages qu'Antoine s'était promis de lire au lit, ce soir avant de s'endormir. Sa récente séparation d'avec Orane l'avait rendu à ces moments de calme nocturne que le nouveau célibataire goûte avec autant de plaisir qu'il les abandonnera bientôt avec horreur, mettant autant d'empressement à les fuir qu'il en avait mis à les retrouver. Quand ils étaient encore ensemble, ils ponctuaient leur vie commune de brèves mais fréquentes périodes d'absence au cours desquelles ils se séparaient et qui – comme de courtes mais violentes averses le font à l'atmosphère – permettaient que leur relation se clarifiât, se purgeât de cette sorte de moiteur suspendue qui les rendait troubles l'un pour l'autre et expliquait l'impatience, l'exaspération parfois qu'ils s'autorisaient dans leurs réactions. Il avait donc gardé l'habitude d'une solitude relative et pour l'heure, l'absence d'Orane était trop fraîche pour qu'il en fût vraiment affecté. Que ce fût elle qui eût choisi de le quitter n'y changeait rien. De toute façon Antoine en avait assez et s'était arrangé pour devenir odieux les derniers temps de façon à s'épargner les frais des premiers pas. Quand Orane lui avait annoncé que c'était fini, il avait eu le culot de prendre une mine blessée, douloureuse comme si elle lui infligeait une épreuve cruelle dont il ne se relèverait que difficilement après de longs mois de deuil. Il s'était détesté un moment de prolonger une telle hypocrisie, mais son inconfort n'avait pourtant pas duré car Antoine n'était jamais aussi indulgent qu'avec lui-même.

   Une fois la porte doucement fermée– car la chose s'était malgré tout passée civilement –, il s'était surpris à siffloter dans la rue. Il avait eu l'impression d'avoir fait une bonne affaire et éprouvait le même genre de satisfaction que s'il avait réussi à payer moitié moins cher un objet qu'il convoitait depuis longtemps mais que son prix trop élevé tenait hors de sa portée. Et comme souvent dans ces cas où un changement dans un domaine de la vie ne peut se faire sans que d'autres, par un effet domino, s'effectuent presque d'eux-mêmes, Antoine avait la sourde impression que tout s'imbriquait correctement pour lui permettre un nouveau départ. D'excitation, de soif de nouveauté, il était allé se faire couper les cheveux. Ça n'avait pas eu l'effet escompté et, déçu, il aurait décidé de déménager s'il avait eu un peu plus d'énergie. Mais de tout temps l'énergie avait fait défaut à Antoine qui, à toute activité, préférait la douce et atroce entropie contre laquelle il est nécessaire de se battre si l'on veut empêcher qu'elle n'emporte les esprits dans une rapide chute de l'ordre des raisonnements vers le chaos des obsessions comme elle porte les organismes de la veille vers le sommeil, de la santé vers la maladie, de la vie vers la mort.

   Après avoir passé quelques heures devant la télé sans que le flux d'images abrutissantes ne parvînt néanmoins à effacer la salutaire mais empoisonnante pensée de perdre un temps dont il sentait toujours  – lorsqu'il était dans son canapé, la télécommande à la main – qu'il était précieux sans toutefois savoir pourquoi, il l'éteignit ainsi que les lumières et alla se coucher dans ce lit où il savourait d'avance le plaisir de pouvoir s'écrouler en tendant bras et jambes dans toutes les directions sans craindre qu'un de ses genoux ou de ses coudes ne fût cause d'aucune ecchymose. Se releva, ralluma, marcha nu jusqu'à la commode, prit le texte qu'il avait oublié, se recoucha et lut trois pages sans rien y comprendre, avant de s'endormir. Sur le dos, la bouche ouverte, à la merci des esprits malfaisants.

 

 

 

"Fragment n°7

Modestes éléments d’approche de l’Organisation rédigés par le maître messager Almageste.

 

   Au cours de sa longue et pénible éducation qui, jusqu’à s’y confondre, se rapprocherait de celle du simple soldat, n’était la connaissance de ce dernier du maniement des armes, il est essentiel de maintenir l’aspirant-messager dans l’ignorance totale du monde de l’écriture ; on prendra un soin tout particulier de ce principe dont la mise en application, pour délicate à certains égards, ne devrait pas poser de problèmes majeurs si l’on se souvient que l’humanité a passé toute sa jeunesse sans elle et qu’à ses charmes clinquants elle a longtemps préféré les vertus assurées de l’oralité.

   En même temps que, dans l’hypothèse d’un contact accidentel entre le texte du message et le messager, son analphabétisme le garantira de nombreux espoirs et craintes, vrais ou faux, des velléités de reformulations, d’explications, d’interprétations, de gloses et autres soucis d’éclaircissement, ou pire, des germes séditieux emportant les esprits naïfs dans de monumentaux autant que chimériques projets de conjuration, en même temps, donc, que son ignorance le laissera vierge de ces souillures, elle lui fera tenir le message, ou plutôt le texte lui-même comme un fétiche précieux, objet de crainte et de dévotion, qui, au même titre qu’un dieu puissant et terrible, pourrait sous l’impulsion d’un caprice et par d’obscurs moyens le foudroyer dans l’instant. L’inintelligibilité du message constituera le meilleur moyen d’en donner l’illusion de la dangerosité car le sens, par son exil, sa disparition presque, acquérra une ubiquité qui confèrera au cryptogramme le poids d’une multitude de virtualités laissées à l’imagination du messager. Associée aux conditions difficiles des périples, l’indétermination du message ne tardera pas à plonger le messager dans un état de confusion propice à l’élaboration des pires hypothèses parmi lesquelles une sentence de mort saura, dès son apparition dans l’esprit tourmenté, revêtir une forme appropriée à sa mesure.

   Et, grâce à sa force suggestive liée à sa non-localisation, elle maintiendra le messager sous la coupe d’une appréhension permanente liée à la menace d’une punition. Ainsi, en regard d’un châtiment virtuel et diffus, le messager conservera la salutaire impression de sa contiguïté et de l’immédiateté brutale de son éventuelle réalisation. "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Un soir, après une dispute définitive avec Agnès, Jean Kepler était parti de chez elle. Il avait pris son sac, claqué la porte, descendu les cinq étages de l'immeuble où ils vivaient et s'était retrouvé, seul et fort marri, dans la rue. Lorsque, huit mois auparavant, il avait su qu'il serait embauché dans ce prestigieux centre d'archéologie de Paris, il était immédiatement monté de Lyon et s'était installé chez elle. L'obtention de ce poste tombait à pic pour consolider leur relation, car Agnès travaillait déjà à Paris depuis deux ans tandis qu'il avait dû terminer son doctorat à Lyon. Son contrat était prévu pour début octobre, mais il était venu s'installer dès qu'il avait su qu'il serait pris, en mars. Ces quelques mois s'étaient mal passés avec Agnès. Très mal passés. Ils n'avaient jamais vécu ensemble et la promiscuité dans un petit studio parisien se transforma vite en enfer. Agnès travaillait beaucoup, jusque tard dans la soirée. Elle rentrait épuisée. Jean qui avait travaillé dur pour sa thèse, savourait cette période de repos, et, en attendant ses débuts dans la vie active, il aimait à ne rien faire du tout. Il entretenait vaguement son corps en allant deux fois par semaine à la piscine, et son esprit en lisant quotidiennement quelques pages d'un long roman qu'il faisait ainsi durer pendant plusieurs semaines, mais le reste du temps, il vadrouillait dans Paris. Il aimait faire de longues marches dans un quartier qu'il choisissait le matin, au hasard, et dans lequel il se perdait avec plaisir, sans plan ni carte. Quand ses pieds commençaient à trop le faire souffrir, il prenait le métro pour rentrer à l'appartement, se préparait un plat de pâtes et s'écroulait devant la télé. Agnès arrivait avec ses soucis, ses attentes, son rythme. Toutes choses qui s'opposaient à l'humeur générale de Jean faite de nonchalance et d'oisiveté.

   Ça ne pouvait plus durer. Ils résolurent de vivre séparément. Dès qu'il aurait reçu ses premiers salaires, Jean prendrait lui aussi un studio. Ils ne se verraient que lorsqu'il l'aurait décidé et pas parce qu'ils ne pouvaient faire autrement (à moins de se réfugier dans la cuisine quand l'autre était dans la chambre). Mais ils prirent cette décision en juin et il restait au minimum six mois avant que Jean fût capable de se trouver un appartement.  Agnès n'avait pu obtenir les vacances qu'elle convoitait, comptant partir en Espagne avec sa meilleure amie, et surtout sans Jean. Trois semaines sur la Costa Brava à oublier Paris, son boulot épuisant, sa supérieure épuisante. Hélas, celle-ci l'avait prise de court en lui annonçant en juin qu'elle ne pourrait pas prendre de congés avant l'hiver. Agnès était donc tombée dans une humeur exécrable qu'exacerbaient les grosses chaleurs de cet été difficile. De crises en crises, Jean sentait que leur cohabitation ne pourrait pas tenir. Et pourtant elle résista plus que ce qu'il ne l'aurait cru.

   Elle résista jusqu'à une torride soirée de septembre où, finalement, elle craqua. Ce soir-là, après avoir un peu exagéré leurs griefs réciproques, ils étaient parvenus dans une sorte d'impasse où les choses qu'ils s'étaient dites ne les autorisaient plus à revenir en arrière. Jean était sorti du studio avec son sac de voyage, hurlant à Agnès qu'il allait s'installer à l'hôtel, ce à quoi elle avait répondu en hurlant que c'était très bien, que c'était très bien, qu'il pouvait y aller. Il avait alors hurlé qu'il y allait, qu'il y allait, ce à quoi elle avait répondu en hurlant mais qu'il y allât, mais qu'il y allât. Le volume sonore qu'ils avaient injecté dans leurs paroles les soutenait, comme si cette décision de rupture flottait dans l'air au milieu du studio, tel un mot d'ordre traqué qui ne trouvait plus d'issue. C'était trop tard. N'ayant plus rien à dire, et ayant trop hurlé pour ne pas y aller, il y alla.

  Il s'était retrouvé dans la rue avec son sac de voyage qui lui paraissait beaucoup plus lourd et plus gros qu'à son arrivée à Paris. Il marchait trop vite, sans but, tout en se disant qu'il ne connaissait aucun hôtel dans le quartier où ils vivaient. Puis assez rapidement, en sueur, il avait ralenti son rythme jusqu'à s'arrêter devant un bar devant lequel il hésita, dans lequel il voyait des gens qui semblaient heureux de vivre et où finalement il entra.      Avant de rencontrer Orane, Jean l'avait déjà aperçue plusieurs fois. Chacune de ses apparitions avait été un choc pour Jean. Bien qu'aucun de leurs gestes ne laissât pas penser qu'ils étaient ensemble, Jean avait compris à leurs regards l'un pour l'autre qu'elle était avec elle l'homme qui l'accompagnait. Dans ce flux immatériel qui les reliait, il avait vu la complicité des vieux couples, leur lassitude aussi, une tendresse naturelle, modelée par le temps et l'habitude, qui allait à l'essentiel, si différente en cela du vacarme des effusions des amours récentes. Et puis il y avait surtout vu l'abdication devant l'ennui tressée à l'espoir d'un changement. Des sentiments mêlés les uns aux autres comme les couleurs d'un tableau brouillon dont le nombre de couches superposées ne permettrait pas d'en extraire la dominante. Très vite, le visage fatigué d'Orane avait obsédé Jean.

   Jean ne savait pas qu'elle s'appelait Orane. Il savait simplement qu'elle venait d'un pays étranger, car il avait réussi à entendre le son de sa voix, alors qu'il passait près d'elle. Elle donnait une version toute personnelle de la lenteur mélodieuse des étrangers en exprimant entre les mots, ou plutôt sous les mots eux-mêmes, des lointains soupirs mélancoliques d'exilée volontaire associés à des inflexions d'enfant des rues qui sait ne devoir compter que sur lui-même. Son vocabulaire était limité, mais elle en compensait la faiblesse par une attention portée à chaque mot. Elle décuplait leur portée en les enveloppant dans une sorte de distance respectueuse dont le meilleur des acteurs français ne pourrait donner d'illustration, trop baigné dans la maternité de sa langue.

   Mais ce respect était loin d'être univoque, et si l'on écoutait plus attentivement sa voix, on pouvait sentir qu'il était à l'image de la trouble déférence qu'aurait une reine déchue en exil à l'étranger et qu'on hébergerait dans un modeste appartement. Consciente à un degré extrême des égards à rendre à son hôte, elle n'en conservait pas moins la vénération plus haute de sa race, de son sang et de sa terre, et, à qui savait les voir, ses manières restaient des politesses de locataire. Mais comme une souveraine que l'habitude du prestige vernit d'un halo, persistant malgré la déchéance, malgré la perte de tous les attributs de la royauté, une majesté si évidente émanait de ses gestes et de ses interventions les plus simples que les gens autour d'elle faisaient place et se taisaient pour l'écouter. Et le pépiement des paroles qu'elle prononçait parfois dans sa langue – cette langue étrange que l'on ne comprenait pas –, par l'effort docile, appliqué mais jamais avilissant qu'elle montrait à le taire et à le fondre dans un français trop étroit pour la diversité de ses émotions et la vitesse de ses pensées, se transmuait en chant d'oiseau, de grand oiseau captif, noir, doré et tragique.

   Elle avait des yeux d'un gris bleuté, couleur d'une margelle de fontaine dans un pays montagneux aux orages violents, couleur de pierre claire et mouillée, patinée, rendue belle par la souffrance. Ses yeux semblaient délavés par les larmes, mais comme aussi rendus plus purs par elles, érodés, rapprochés de leur cœur, et rayonnant d'une couleur qui n'apparaissaient que rarement dans les êtres humains, une couleur qui n'apparaissait que dans les pierres, une couleur minérale qui a connu le passage séculaire d'un torrent et dont le grain, le ton sont le résultat de sa résistance patiente au fracas de l'eau. À force d'être poli par les coups du sort, son regard délivrait parfois quelques pépites d'or au gré d'une nouvelle attaque, des pépites qui, à la naissance d'Orane ne se trouvaient probablement qu'en son cœur, mais que le sel de ses larmes avait pu, à force de peines, extraire de la veine de ses prunelles et qu'elles semaient alentour avec la parcimonie de qui connaît la valeur, mais avec une intensité insolite comme pour rappeler qu'elle avait été formée au sein de la terre, dans son feu et qu'il ne tenait pourtant qu'à elle de s'en montrer prodigue.

   Cette fatigue, cet écho de vieilles souffrances veloutait toutes ses attitudes. Ainsi, de même qu'elle ne se mettait jamais en colère, Orane n'éclatait jamais de rire. Elle laissait monter en elle comme une marée lente de plaisir opiacé qui lui soulevait langoureusement la poitrine, puis la jetait dans un soupir d'expiration et fermait ses yeux à moitié pour lui permettre de profiter d'un spectacle intérieur, secret. Quoiqu'elle semblât hypersensible à ces formes d'émotions tamisées dont elle se laissait submerger avec volupté, elle conservait une vigilance inhumaine sur le monde extérieur, comme un animal toujours aux aguets qui sait, au moindre danger, s'extraire de son sommeil le plus profond pour en un clin d'œil adopter la position de combat appropriée. Au moelleux de ses abandons, on sentait qu'elle opposait un fond de dureté animale, inflexible, parfois même minérale, inaltérable. Elle parlait aux gens avec beaucoup de sérieux en les regardant droit dans les yeux, mais malgré cet air volontiers solennel, elle gardait en elle une brèche secrète, où se mouvait ce reflux languide de femme qui vient de jouir, fait de début de paix et de feu encore là et dont l'interlocuteur pouvait sentir le mouvement cyclique, trop vaste pour ce corps frêle, un mouvement météorologique de fin de tempête et de début de calme plat.

  De telles pensées roulaient dans le cœur de Jean ce soir-là quand il entra dans ce bar, en sueur, avec son sac de voyage trop gros, trop lourd qu'il cognait contre les tabourets, manquant de renverser les verres sur les tables,  et qu'il vit Orane seule à une table. L'homme qui l'accompagnait d'habitude n'était pas avec elle, et il n'y avait qu'un seul verre devant elle. Après Orane, c'est la deuxième chose que Jean remarqua : qu'il n'y avait qu'un verre devant elle. Il progressa avec difficulté vers elle, cognant d'autres tabourets, manquant de renverser d'autres verres avec son gros sac trop lourd, et parvint devant sa table, en nage. Et malgré tout ce qui aurait pu l'en empêcher dans des circonstances normales, comme le fait qu'il sentait la sueur, qu'il était parti de chez Agnès en pantalon de jogging et en débardeur douteux, au milieu d'un plat de pâtes au pistou, que son sac contenait tout un stock de chaussettes et de slip sales, Jean Kepler, contre toute attente, aborda Orane Demassis.

   Comme il arrive à certaines femmes de ne connaître dans leur vie qu'un certain type d'homme au physique ressemblant, moins parce qu'il correspondrait à un critère esthétique que pour empêcher de trop ressentir la perte du premier qu'elles avaient connu – et qui les avait quittées – et pour se leurrer d'une sorte de continuité dans la série des apparences physiques comme un antidote au traumatisme de la cassure dans celle des différents individus, Orane succomba au charme de Jean car, au-delà du débardeur, du pistou et de la sueur, il lui rappelait Antoine. Elle avait quitté Antoine à contrecoeur, contre son cœur qui lui disait " n'en fais rien, idiote, c'est l'homme de ta vie", mais Orane ne savait pas encore ce que serait sa vie à ce moment-là de son existence, le sait-on jamais d'ailleurs. Elle l'avait quitté pour l'avertir, pour lui montrer qu'elle n'était pas attachée à lui au point de supporter l'ennui qui était devenu la matière de leur couple. Or elle l'était. Et quand Antoine était parti, sans montrer aucun signe de souffrance particulière, elle avait regretté de s'être emportée et de lui avoir dit que c'était fini. Maintenant son amour-propre l'empêchait de rappeler Antoine pour lui dire qu'à leur séparation, elle eût préféré une amélioration de leur vie de couple, une résolution de leurs problèmes car c'eût été – selon sa conception stricte, presque russe de l'honneur – s'abaisser devant l'indifférence d'Antoine qui avait accepté cette séparation comme s'il l'attendait, et qui maintenant ne l'appelait pas, ne donnait aucun signe de vie.

   Donc, Jean. Jean, en qui la colère de sa récente dispute avec Agnès avait injecté une violence inouïe qu'il avait su, par un intelligent transfert d'énergie, transmuer en force de séduction, en verve, en humour. Après l'exposition de sa situation précaire, et au prétexte de faire une machine pour son linge sale, Jean s'était enhardi au point de demander à Orane de l'amener chez elle en lui disant qu'ainsi, ils s'épargneraient la peine de se rencontrer au lavomatic. Et puis ils seraient plus au calme que dans ce bar où le bonheur des gens semblait les autoriser à parler fort, à rire fort, à tout faire trop fort avec des gestes excessifs, des gestes d'emprunt, des gestes faux, sous la musique trop forte et le bruit des verres qui s'entrechoquaient, et la fumée, la fumée comme celle d'un incendie que tout le monde ferait semblant de négliger. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Le lendemain matin, de bonne heure, Antoine se réveilla recroquevillé sur sa moitié de matelas, laissant vide à sa droite l'espace suffisant pour un corps. La petite lumière rouge du répondeur clignotait, signalant à l'attention d'Antoine qu'il avait reçu un message. Alors qu'il s'étonnait de ne l'avoir pas remarqué la veille en rentrant, il appuya sur la touche lecture et la voix préenregistrée lui affirma contre toute attente que le message avait été reçu cette nuit même à deux heure et demie du matin. Il s'étonnait encore plus de n'avoir rien entendu, lui qui avait le sommeil si léger. Et pourtant, c'était bien cette nuit qu'il l'avait reçu. C'était Orane. Le message était sec, fonctionnel, mais trahissait malgré le ton un trouble certain que l'heure de l'appel ne faisait que confirmer. Avant de parler, elle avait hésité comme si, surprise d'entendre qu'Antoine ne répondait, elle avait été prise au dépourvu et n'avait su que faire. Voulant probablement d'abord raccrocher pour effacer toute trace de son appel incongru, elle avait sans doute pris conscience que son numéro serait gardé en mémoire par l'appareil et s'était alors lancée dans un message confus qui n'expliquait pas vraiment pourquoi elle appelait si tard. De toute évidence elle voulait parler de vive voix avec Antoine.

   Ignorant l'appareil qui, comme le complice de sa nouvelle vie, lui proposait d'effacer le message, il rembobina et, bien qu'il n'y eût aucune information particulière à retenir, relança la lecture pour l'écouter une deuxième fois. Il voulait, en ne s'attachant qu'au trouble de la voix, chercher à en déduire la position du corps, sa situation dans l'appartement, l'expression du visage, la couleur des vêtements ou l'éventuelle nudité, dès lors la possible position dans le lit, laquelle des lumières allumées, la possible obscurité.

 

"C'est moi…Orane… C'était juste pour dire que…Je sais qu'il est tard mais…Tu as laissé ton ordinateur portable chez moi et je dois partir chez ma soeur pour le week-end, et je ne voulais pas que tu…Enfin si tu veux venir le chercher, appelle-moi demain avant midi parce qu'après je serais partie. Voilà, c'est tout. Salut"

 

   La volonté d'Orane de n'en rien montrer ne pouvait empêcher qu'Antoine ne remarquât sa déception de n'avoir pas de réponse qui, telle qu'il la connaissait, lui faisait soupçonner qu'il n'était pas chez lui, car autrement il aurait répondu, et que, s'il n'était pas chez lui, il devait être chez quelqu'un d'autre car elle savait que sa petite santé l'empêchait de jamais sortir le soir, et que pour dormir chez quelqu'un d'autre, il fallait qu'il en fût plus proche qu'il ne l'était des vagues collègues de travail avec lesquels il avait à peine sympathisé dans cette ville où ils étaient venus s'installer cinq ans auparavant, tous deux attirés par une promotion professionnelle, sans qu'ils ne pussent y former avec qui que ce fût de véritables liens d'amitié dont les débuts de leur relation amoureuse juste un an après leur arrivée et le type si commun de claustration qu'elle avait impliqué les avait gardés. S'il continuait à suivre la pente de son raisonnement suspicieux, elle avait probablement dû en déduire qu'il fréquentait une femme ou du moins qu'il avait un lieu où dormir qu'elle ne lui connaissait pas et qui expliquait son absence à une heure si avancée.

    Quoiqu'elle satisferait l'orgueil d'un autre, Antoine ne se sentait que médiocrement flatté par la méfiance d'Orane qui, en l'occurrence, ne lui rappelait que l'extraordinaire banalité de sa vie sexuelle. Jamais il n'avait connu de ces aventures d'un soir qui permettent d'entretenir une image satisfaisante de son potentiel de séduction. Toujours il avait dû s'engager dans des relations compliquées, longues et douloureuses pour aboutir au plaisir sexuel, ce plaisir qu'Antoine aurait voulu simple en rappelant qu'il était naturel tout en pressentant qu'il ne le serait jamais parce qu'il le savait ne l'être pas. Il avait bien essayé de sortir dans les lieux destinés à favoriser ce genre de rencontres, mais une sorte de stigmate mystérieux l'empêchait toujours de tomber sur des filles faciles qui l'auraient entraîné chez elles pour la nuit. Et si les témoignages de telles expériences autour de lui ne foisonnaient, il aurait fini par croire qu'elles n'étaient qu'une légende de plus.

   Hélas, il savait que des femmes acceptaient de coucher avec des hommes qu'elles venaient de rencontrer dans un bar. Lui-même, en étant honnête, reconnaissait que certaines avaient explicites avec lui, mais comme effrayé par l'idée de se retrouver seul avec elles, il avait toujours décliné en feignant ne rien remarquer, prenant une pose détachée qui constituait une preuve suffisante de son refus. Et qu'il eût toujours refusé ces propositions était cause qu'il se persuadait maintenant qu'elles n'avaient jamais eu lieu. En réalité, ce genre de situations où il s'était permis de décliner des propositions ne s'étaient produites qu'au début, quand il était plus jeune. Par la suite, elles avaient cessé comme si les femmes tenaient une sorte de registre strict où elles consignaient les noms de personnes avec lesquelles elles ne se verraient jamais opposer un refus humiliant. Après qu'il avait refusé plusieurs fois de céder à leurs avances, Antoine avait donc été rayé de cette liste invisible et le bruit s'était répandu dans la communauté féminine – probablement de façon télépathique – qu'il y avait tout lieu de se méfier de cet homme impoli et décevant qu'on regarderait dorénavant comme une bête, ou un malpropre, avec une répugnance contenue.

   Ce stigmate qui l'excluait de ces rencontres était assez handicapant, les femmes l'ayant si bien assimilé que, s'il voulait aboutir à une intimité avec qu'elles, il devait protester de sa bonne foi pendant de longues heures avant qu'elles ne le crussent et finissent par céder. Parfois, après de nombreux verres au cours desquelles elles tergiversaient, elles acceptaient finalement de monter chez lui malgré l'appréhension de s'être trompées. Mais si, plus tard, pendant qu'ils avaient leur rapport, Antoine avait le malheur de regarder leur visage, il voyait qu'un air incrédule et soucieux y persistait. C'était lassant. Par contre, les homosexuels intéressés par lui semblaient ne pas avoir été tenus au courant de sa mise à l'index car ils le sollicitaient très souvent. Les femmes avaient-elles gardé pour elles cette information ? Par esprit corporatiste pour ne pas faire profiter les autres de leur connaissance ? Par vengeance pour plonger Antoine dans des situations inconfortables ? Par méchanceté globale pour les deux raisons précédentes ? Ou bien l'avaient-elles vraiment diffusée sans que les hommes, moins sensibles qu'elles aux ondes télépathiques, ne l'eussent comprise ? Antoine n'en savait rien et ne voulait pas savoir.

  Les sorties qu'il s'était parfois imposées au bout de longues périodes de célibat lui avaient coûté tellement d'efforts, ne fût-ce que pour rester éveillé si tard, qu'il ne s'y résolvait qu'en cas d'extrême urgence quand il en allait de sa santé morale. Mais, l'écart entre le soupçon d'Orane et la réalité le rendit très vite de mauvaise humeur et le poussa à prendre des résolutions aussi définitives que fragiles sur son mode de vie, sur sa façon de réagir avec les gens et sur ses futures rencontres. Pour éviter de penser à la réaction qu'il devait adopter avec Orane, Antoine prit le livre des fragments, et l'ouvrit au hasard, encore une fois.

 

" Fragment n°5

M.E.A.O.R.M.M.A

 

   Projet dans le crâne de l’expéditeur ou information dans celui du destinataire sont les deux pôles limbiques du message au-delà desquels il se dissout dans le néant, ses deux horizons entre lesquels, seuls, il acquiert sa véritable existence et en jouit grâce au messager qui la lui offre en reflet de celle que celui-là, réciproquement, lui permet par une analogie de situation qui mieux qu’aucune autre définition éclaire le pacte trouble d’existence unissant l’un à l’autre. Le message, par son incorporalité, est lié au corps du messager comme à une incarnation nécessaire de même que lui, par l’inutilité de son corps lorsqu’il se retrouve hors mission, son poids, son encombrement presque, l’absurdité de son fonctionnement, le cycle infernal et tellement désespérant de l’alimentation et de la défécation entrecoupé de longues plages de rien, appelle le message à l’aide, comme une raison d’être, le convoite comme une drogue, comme la seule sublimation possible de la matière poussive et l’unique salut qui l’en abstraira quand, courant de toutes ses forces dans la plaine, porté par le message comme par un vent inouï, presque ravi par lui, comme en cours d’enlèvement, il aura l’impression de voler. "

 

 

   Intrigué et légèrement exaspéré par ces fragments qui ne permettaient, à partir des informations délivrées, de rien inférer qui pourrait aider le lecteur à s'élever vers une compréhension plus globale, Antoine se perdait en conjectures gratuites sur la nature de cette confrérie de messagers, cette " Organisation ". Rien ne pouvait expliquer pourquoi ce Mercurio, simple messager du XIe siècle, possédait ce droit étrange de tenir un journal. L'eût-il tenu en cachette, la connaissance de l'écriture aurait dû lui manquer et sinon, même la simple envie d'écrire ce type de confessions resterait anachronique. Ne fût-ce qu'au niveau matériel, de fortes objections surgissaient contre l'accès qu'il avait pu avoir à cette quarantaine de feuilles de papier de lin car sans connaître l'étendue et la diffusion d'une telle technique à cette époque, Antoine se doutait du luxe qu'elle consistait et s'étonnait de son utilisation à des fins individuelles. Le concept d'individu paraissait lui-même anachronique. À toutes les époques où, selon les sociétés, il consistait encore un luxe, le support écrit était réservé à trois domaines : religieux, commercial, ou juridique. Les éléments d'approche de ce maître-messager Almageste ne paraissaient pas moins étranges. Antoine finissait même par se demander si ces prétendus fragments n'étaient pas l'œuvre de collègues potaches qui, à l'heure de son départ imminent, avaient voulu profiter de l'occasion pour lui manifester leur espiègle sympathie, probablement majorée par la certitude qu'ils ne le verraient plus jamais.

   Lassé par trop de conjectures contradictoires, il regarda sa montre et s'apercevant qu'il était près de neuf heures, se demanda s'il fallait qu'il rappelât Orane ou non. En jetant un œil par la fenêtre, il vit que l'orage qui n'avait cessé que ce matin, à l'aube, avait  laissé persister – malgré le caractère définitif que sa violence avait poussé Antoine à lui attribuer – de gros nuages blancs, moutonnants et véloces qui s'étiraient en roulant très vite sur un ciel bleu vif. L'air était clair, purifié, on voyait les choses extérieures avec beaucoup de netteté. Les observant avec attention, Antoine se sentit mieux et eut l'impression qu'elles l'enjoignaient à ne jamais oublier qu'elles étaient là, qu'elles resteraient là, qu'il suffisait d'une crise météorologique comme celle de cette nuit pour les ramener à son attention. S'arrachant au pouvoir hypnotique de ce ciel étrange, Antoine prit le combiné et composa le numéro d'Orane.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

  Pendant la nuit, Orane s'était relevée. Jean l'avait entendue qui téléphonait sans pouvoir discerner ses paroles. Lorsqu'elle était revenue au lit, Jean avait fait semblant de dormir. Il avait développé cette technique pour éviter de fatigantes confrontations avec Agnès. Feignant de dormir, il s'était dit que c'était mal parti. Sa relation avec Orane, il voulait dire. S'il commençait déjà à faire semblant de dormir le premier soir, qu'allait-il faire le lendemain? Probablement semblant de se réveiller. Il savait très bien moduler son souffle comme celui de quelqu'un qui dormirait vraiment, par contre, il ne maîtrisait pas encore le réveil factice, il avait toujours l'impression de s'éveiller trop vite, ou trop lentement comme un mauvais acteur. Et ce faisant il regrettait toujours de ne pas savoir mieux le feindre, car, rétroactivement, cela discréditait son sommeil affecté, qui était pourtant la meilleure partie de son jeu.

   Mais cette nuit-là, il n'avait pas eu besoin de se poser beaucoup de questions car Orane se recoucha, se tourna de son côté et s'endormit. Du moins le crut-il. Il put alors s'endormir pour de bon et montrer de la sorte à Orane qu'il y avait autant de différences entre son vrai réveil et son faux réveil qu'il savait mal joué qu'entre son sommeil réel et son sommeil feint qu'il croyait bien joué.  Le matin, Orane avait disparu. Se réveillant pour de bon – Orane n'aurait eu aucun doute là-dessus – Jean mit quelques instants à réaliser qu'il n'y avait plus que lui dans le lit, et quelques secondes de plus à s'apercevoir qu'il n'y avait plus que lui dans l'appartement. Il se leva, fit des choses que seul un homme qui se lève se sachant seul s'autorise à faire, surtout dans un appartement qui n'est pas le sien, puis vit un mot sur la table.

 

" Je suis partie chez ma soeur pour le week-end. Désolée de ne pas t'avoir dit au revoir mais tu dormais si profondément que je n'ai pas voulu te réveiller (au fait, tu ronfles). J'ai laissé un jeu de clés pour que tu puisses fermer en partant. Si tu veux dormir encore chez moi ce soir, n'hésite pas. Je rentrerai dimanche soir. "

 

   Du ton, de la syntaxe, des mots employés dans ces brèves lignes, Jean ne parvenait pas à extraire la nature exacte des sentiments d'Orane à son égard. Il n'aurait pu dire si elle voulait le revoir à son retour (ce qui aurait expliqué le jeu de clés) ou si elle était partie pendant qu'il dormait pour ne pas avoir à lui dire que ce n'était que l'histoire d'un soir (ce qui aurait expliqué le jeu de clés, qu'alors il devrait jeter dans la boîte aux lettres comme c'est la coutume). La tendresse dont Orane pouvait avoir fait preuve en ne le réveillant pas était immédiatement désamorcée par la froide mention de ses problèmes respiratoires. L'annonce de son retour sonnait autant comme la promesse de retrouvailles qu'un avertissement pour qu'il pût s'en aller avant qu'elle ne rentrât. Et la proposition pour samedi soir pouvait être interprétée comme le signe d'un futur probable ou comme celui d'un service rendu à moindres frais. La pitié pouvait l'expliquer aussi. Jean se souvenait de lui hier, à la rue, en débardeur, en pantalon de jogging, avec son sac de sport rempli de chaussettes sales. Ce matin, en slip, il faisait peine à voir aussi. Mais au moins il était sous un toit. Un toit qui, dans le pire des cas, durerait au moins jusqu'à dimanche soir.

    Aussi, s'interroger sur la nature des sentiments d'Orane pour lui n'était probablement qu'une façon de retarder le moment où il devrait se poser la question des siens propres à son égard. Que voulait-il ? Et comme ces problèmes sentimentaux ne sont jamais exempts de considérations matérielles, Jean pensait non sans bassesse au confort qu'il pourrait avoir dans cet appartement. Jean pensait à l'hôtel. Jean pensait au prix de l'hôtel. Jean pensait que l'hôtel était une de ces décisions qu'on prend sous le coup de l'émotion, sans trop savoir ce qu'elles recouvrent car ce sont des décisions inhabituelles auxquelles on n'a jamais songé et pour lesquelles on ne possède que des solutions de romans. L'hôtel lui coûterait une fortune et réduirait à néant ses faibles économies en quelques semaines. Avant de pouvoir donner à un propriétaire les garanties suffisantes à l'obtention d'un bail, il devrait travailler quelques mois au centre. Jamais en vivant à l'hôtel, il ne pourrait mettre suffisamment d'argent de côté pour payer les trois mois de caution que le propriétaire exigerait sans doute. L'hôtel n'était pas une solution.  Il devait reconnaître qu'il avait trop compté sur sa relation avec Agnès pour son installation à Paris. Maintenant il ne savait plus que faire.  Dès lors, il devait admettre qu'Orane tombait du ciel. Et si leur relation continuait, Jean ne pouvait négliger l'avantage qu'il aurait à vivre chez elle, au moins jusqu'à ce qu'il trouvât son propre appartement. Certes, il savait que c'était une des pires raisons pour rester avec Orane. Ce n'était d'ailleurs pas une raison. C'était une simple donnée dans le développement progressif de leur équation. Et, bien sûr, transformer cette donnée en raison était la pire chose à faire. Mais Jean ne pouvait occulter le fait qu'il était à la rue, et que sur ce mot était écrite la phrase " Si tu veux dormir encore chez moi ce soir, n'hésite pas ", laquelle, tout bien considéré, représentait un pas non négligeable dans la résolution de son problème.  La vie ne lui offrait pas une solution complète, elle lui montrait une voie. Il décida de l'accepter en se dirigeant vers la cuisine, pensant qu'Orane devait bien avoir du café quelque part.

   Rabattu sur un thé rouge de Tanzanie, Jean faisait toutefois mine d'être chez lui. Il tentait de s'accoutumer à l'espace où il se trouvait en se disant que peut-être il allait y passer les prochains mois. Peut-être pas. Examinant cette incertitude, il devait admettre qu'il en goûtait le piquant et que, même, assis en slip dans la cuisine d'Orane, il ne la trouvait pas sans charme. Avec circonspection il buvait à petites gorgées cette eau chaude et africaine à laquelle il n'était pas habitué, tout en se plaisant à plier et déplier le vaste éventail de possibilités que sa nouvelle liberté lui offrait, sans toutefois prendre la peine de regarder les motifs dessinés dessus. Il le pliait et le déplait à une vitesse suffisante pour n'y voir que de vagues formes colorées. Eût-il pris le temps d'examiner ces formes qu'il eût vu apparaître la plaquette publicitaire d'un hôtel et sa liste des tarifs exorbitants. Mais Jean affectait une nonchalance d'aventurier moderne, séducteur un peu, qui sait se débrouiller dans les situations les plus désespérées.

   Deux doigts dans l'anse d'un mug fantaisie, Jean errait dans l'appartement d'Orane en regardant les photos, caressant les meubles, inspectant les titres des quelques livres rangés sur une étagère, retournant les cartes postales pour y lire le texte. Chaque objet semblait un animal domestique et craintif face à lui, l'étranger. Chacun redoutait qu'en l'absence de leur maîtresse, cet inconnu lui fît des misères auxquelles, immobile, il ne pourrait échapper, et que, muet, il ne pourrait dénoncer. Tous se désolaient de l'intrusion de l'homme, et se sentant trahis par elle, déploraient qu'Orane en fut la cause. Et tous poussèrent un soupir de soulagement lorsque le téléphone leur annonça qu'Antoine – qu'ils connaissaient et qui avaient gagné leur confiance – appelait. Ils espéraient bien qu'il allait dire à l'intrus de cesser de toucher les choses comme ça, et de s'en aller. Tous attendaient Antoine comme leur justicier. C'était sans compter la méchanceté de l'homme. Après avoir touché toutes les choses qui n'avaient rien demandé, il refusait maintenant de prendre le combiné qui, pourtant, ne demandait que ça.

   Jean hésitait à décrocher, en se disant que ce pouvait être Orane qui l'appelait pour compléter les renseignements du mot laconique. Mais incertain quant à la nature du complément, il se dit que dans le pire des cas, ne pas répondre lui assurerait de pouvoir dormir encore un soir chez elle. Peut-être l'appelait-elle pour lui dire de l'attendre jusqu'à dimanche soir pour y dormir aussi, mais Jean préférait ne pas prendre le risque de se tromper. Il resterait là cette nuit et attendrait le retour d'Orane dimanche, de façon à se permettre à la fois de gagner une nuit dans l'hypothèse où elle ne voudrait plus le voir, et d'être là à son retour dans l'hypothèse où elle voudrait le garder avec elle. La meilleure solution – il l'avait pressentie avant même d'y réfléchir –, c'était donc de ne pas répondre. De plus ce pouvait être quelqu'un d'autre qui téléphonait. Par exemple, l'homme avec qui Jean l'avait vue auparavant, et avec lequel il ne désirait pas particulièrement parler. La sonnerie cessa. Soulagé, Jean s'apprêtait à se satisfaire de la petite victoire qu'il venait d'emporter sur le téléphone, cet objet indiscret, accusateur, qui semblait savoir qu'il était là, quand une deuxième sonnerie retentit qui mit Jean dans un état précoce d'énervement. Il se scandalisait du pouvoir exorbitant du téléphone lequel semblait capable de pousser les gens à vouloir le décrocher alors même qu'ils étaient décidés à ne pas le faire. Mais s'enfuyant dans la cuisine pour se mettre à distance de la tentation d'y répondre, il parvint à s'en garder jusqu'à ce que la sonnerie eût cessé de nouveau.

   Puis, Jean ouvrit son sac, prit son linge sale à pleines mains, le sentit comme pour vérifier qu'il était bien sale et le fourra dans la machine à laver. Ensuite il dévissa le bouchon de la lessive, la sentit comme pour vérifier qu'elle était bien propre, en versa un peu trop dans le compartiment, ferma le tout et lança le programme. S'autorisant ce plaisir inédit pour lui qui n'avait connu dans sa vie que d'exiguës cabines de douche, il se fit couler un bain, y versa indifféremment une goutte de chacun des produits qui se trouvaient sur le rebord de la baignoire, et mélangea le tout de façon à obtenir une mousse luxuriante. Nul besoin de mentionner le fait que, tous autant les uns que les autres, les gels douche, les bains douche, les huiles, les shampoings se scandalisèrent de se retrouver mélangés dans le même milieu. Trop accoutumés qu'ils étaient sans doute au traitement de faveur qu'Orane leur réservait d'habitude, lorsqu'elle prenait soin de ne les utiliser qu'un par un sur son corps nu, maintenant de la sorte – comme une femme ses différents amants – chacun dans l'ignorance de l'existence des autres. Au choc de la vue de tous ces prétendants, s'ajoutait pour chacun l'humiliation de devoir servir à laver le corps poilu de l'intrus. La mousse n'y résista pas, et le combat des molécules jalouses les unes contre les autres, fut cause de son rapide effondrement. Du massif montagneux à la blancheur immaculée, elle passa sans transition visible à la superficie grisâtre d'une province sans plus aucun relief. Et comme l'étranger ne savait pas se tenir tranquille, les contours fluctuaient à la surface de l'eau comme sur la progression – en animation vidéo – de la contamination d'une catastrophe nucléaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

   Orane ne répondait pas. Pourtant, elle lui avait bien dit qu'elle serait chez elle jusqu'à midi. Avant que le répondeur ne se déclenchât, Antoine raccrocha rapidement puis appuya sur la touche " bis ". Rien. Déçu, il pensa qu'il aurait pu s'épargner cette déception en choisissant de ne pas l'appeler, ce qui lui aurait laissé un avantage psychologique en lui permettant de ne pas penser à elle de la façon dont il commençait déjà à le faire, se demandant où elle pouvait bien être, si elle était effectivement partie et dans ce cas pourquoi n'avait-elle pas attendu midi, ou bien si elle était encore là, et dans ce cas-là pourquoi ne répondait-elle pas. Malgré la conviction qu'elle était déjà partie chez sa soeur, Antoine prit la décision paradoxale d'aller vérifier en sonnant chez elle, en même temps qu'une foule de raisons vagues pour lesquelles il était logique qu'elle ne répondît pas tout en étant chez elle, lui venaient à l'esprit sans qu'il prît la peine de les examiner une à une, ce qui eût suffi à les discréditer car elles ne tiraient leur force que  de l'inattention d'Antoine. Et si elle ne répondait pas à ses coups de sonnette, Antoine pourrait toujours pousser son investigation un peu plus loin que ne le permettait le téléphone en vérifiant de visu, car son appartement donnant sur la rue au premier étage, il pourrait tenter d'apercevoir à travers les rideaux de dentelle un mouvement, une lumière ou quelque signe de présence.

  Moutonnant, les gros nuages continuaient de rouler sur le ciel éclatant, et leur violente blancheur fut douloureuse pour les yeux d'Antoine lorsqu'il sortit, trop habitué à la pénombre de son intérieur. Il remonta chez lui pour prendre ses lunettes de soleil et en allant les chercher sur la table du salon, il vit le livre des fragments et le prit sur une impulsion sans trop savoir ce qu'il en ferait. Il décida de marcher. Il cherchait de la sorte à se persuader qu'il négligeait le métro pour la seule raison qu'il voulait profiter du beau temps alors qu'en réalité il l'évitait pour ne pas s'avouer que s'il l'avait pris, c'eût été pour se dépêcher d'arriver chez Orane et mettre fin au sentiment inconfortable qui l'oppressait déjà, ce sentiment qu'il refusait encore de reconnaître comme une forme alanguie, bâtarde et résiduelle de sa jalousie. 

   Affectant une nonchalance de promenade, aidé en cela par ces lunettes de soleil qu'il ne pouvait porter sans se sentir vaguement touriste, il marchait doucement, sachant qu'il arriverait malgré cela bien avant midi chez Orane, heure à laquelle elle serait censée encore se trouver chez elle d'après le message nocturne qu'elle lui avait laissé. Elle habitait à l'exact milieu de l'île Saint- Louis, dans la rue du Temple, cette rue paisible et équidistante des deux rives, une maisonnette à étage dont elle louait le premier à une vieille dame, une veuve trop faible pour monter les escaliers et qui vivait au rez-de-chaussée. Il y avait une sonnette indépendante pour l'appartement d'Orane, et sachant la vieille propriétaire un peu sourde, Antoine pouvait sonner autant qu'il le voulait sans crainte d'être entendu par elle. Mais avant de sonner, il voulait voir s'il ne pouvait pas apercevoir Orane, par jeu affirmait sa première couche de conscience, sans s'avouer qu'il craignait en réalité qu'elle ne fût avec un homme devant qui il aurait honte d'être venu la déranger alors qu'elle avait refusé de répondre au téléphone. Certes, il pouvait toujours parier sur le fait que l'homme ne saurait pas que c'était lui qui avait téléphoné et dans ce cas, la présence d'Antoine pouvait être attribuée à une simple visite matinale alors qu'il passait dans le quartier. Ou il pouvait aussi reconnaître que c'était lui qui avait téléphoné et que s'il insistait en venant personnellement, c'était à cause de son ordinateur portable dans lequel il avait des documents très importants qu'il devait consulter avant lundi, ce qui n'était pas moins vraisemblable. Dans un cas comme dans l'autre, il ne pourrait abuser Orane qui savait qu'il avait téléphoné et que son ordinateur ne recelait rien de si important qui ne pût attendre lundi, car c'était elle-même qui avait été à l'origine de ce prétexte.

   Antoine traversa la rue et se posta sur le trottoir opposé pour se donner un meilleur angle de vision sur les trois fenêtres : celle du salon, celle de la chambre et le petit vasistas de la salle de bains. Donnant dans l'arrière-cour, la fenêtre de la cuisine restait hors de portée. Les rideaux étaient tirés, mais ça ne signifiait rien, c'étaient de fins rideaux de dentelle qu'elle ne tirait jamais. Quant au vasistas, il était ouvert, mais ça ne signifiait rien non plus car Orane le laissait ouvert pour éviter que l'humidité ne donnât à la pièce une odeur de renfermé. Il n'y avait pas de lumière, mais l'exposition de l'appartement permettait que ce ne fût pas nécessaire à cette heure de la journée. En somme, si rien ne se passait à l'intérieur, Antoine ne pouvait rien déduire de son observation extérieure de l'appartement. Il patienta, persuadé que quelque chose se produirait.

   À l'affût du moindre mouvement, sentant une vive tension monter en lui, il sursauta quand le rideau du rez-de-chaussée bougea, laissant apparaître la vieille dame qui l'examinait comme si elle avait déjà observé son manège depuis le début. Pour être sourde, elle n'était pas aveugle.  Il fit un signe de la main auquel elle ne répondit que par un vague signe de tête qui pouvait signifier n'importe quoi. Peut-être ne l'avait-elle pas reconnu. Antoine pensait qu'elle allait cesser son observation, mais elle ne fit que disparaître de derrière la vitre, sans remettre le rideau à sa place qui restait maintenant tiré de biais, laissant persister un triangle d'obscurité dans lequel Antoine ne doutait pas qu'elle se fût reculée pour voir sans être vue.

  Reprenant son observation du premier étage, Antoine vit soudain un bref mouvement du rideau de la chambre, comme s'il avait été remis brusquement à sa place, et maintenu de façon à ne rien montrer de son furtif déplacement. Antoine se concentra sur la portion qu'il avait vue bouger, mais rien ne se passait. Il attendit encore, mais nul signe ne laissait supposer qu'il y eût quelqu'un à l'intérieur. Il en venait même à douter que le rideau eût réellement bougé. Il avait dû être victime de sa trop grande concentration et de sa nervosité. Pour mettre fin à ses doutes, il traversa la rue et s'apprêta à sonner. Toutefois, il hésitait. Si le rideau avait réellement bougé, alors Orane était chez elle, mais voulait de toute évidence ne pas le voir. Dans ce cas, pourquoi avait-elle laissé ce message, cette nuit ? Que s'était-il passé entre le moment où elle avait téléphoné dans l'intention évidente de lui proposer de passer chez elle et ce matin où elle ne répondait pas et se cachait de lui? Peut-être n'était-elle vraiment pas là. Peut-être était-ce quelqu'un d'autre qui avait tiré le rideau, quelqu'un qui serait chez elle alors qu'elle serait déjà partie chez sa sœur, quelqu'un qui ne répondrait pas au téléphone tout simplement parce que – n'étant pas chez lui – il ne pourrait se le permettre, quelqu'un qui ne voudrait pas voir Antoine car quelqu'un qui ne le connaîtrait tout simplement pas. Alors qu'il hésitait encore, la porte s'ouvrit et la vieille propriétaire sortit tout doucement en feignant d'avoir une course à faire que sa rencontre avec Antoine – au cours de laquelle elle prévoyait de lui demander la raison de sa présence et le forcerait à quitter les lieux en lui signalant qu'Orane était partie tôt ce matin pour passer le week-end chez sa sœur – interromprait mais à laquelle elle n'aurait plus besoin de donner aucune vraisemblance dès l'instant où Antoine serait parti comme elle l'espérait.

– Bonjour, Mme Poncelet, comment ça va ce matin ?

– Bonjour, Antoine. Je ne vous avais pas vu, mentit-elle sans se souvenir qu'ils venaient de se saluer quelques minutes auparavant. Vous cherchez Orane, elle est partie ce matin, fit-elle sans répondre à la question d'Antoine tout en considérant comme acquis que la réponse à la sienne était affirmative.

 – Ah tiens, c'est curieux, elle m'avait pourtant dit qu'elle m'attendrait jusqu'à midi. Vous êtes sûre qu'elle n'est pas encore en haut ? Vous l'avez vue partir ce matin ?

– Oui, oui, elle partie ce matin à sept heures, elle a dit qu'elle voulait éviter les embouteillages, répondit la vieille dame sans que l'attitude générale d'hypocrisie qu'elle adoptait avec Antoine ne permît qu'il sût faire, parmi les informations qu'elle lui donnait, la part du mensonge et de la vérité. Lui eût-elle affirmé que la Terre était ronde, il l'eût regardée avec suspicion à cause de sa fausseté constitutive. Après tout pourquoi mentirait-elle, qu'avait-elle à gagner à le voir partir, sinon, peut-être, qu'Orane lui eût demandé de donner ce faux renseignement. Oui, cela pouvait être aussi l'explication de son empressement à lui donner la raison de l'absence d'Orane.

   Comprenant, malgré ou peut-être à cause de la profusion de ses hypothèses, qu'il ne tirerait rien d'une planque prolongée devant l'appartement d'Orane ni d'un interrogatoire de la propriétaire, Antoine s'avoua vaincu. Il partait quand lui vint à l'esprit qu'il pourrait encore, par taquinerie, proposer à la vieille dame de l'accompagner faire la course qu'elle semblait s'apprêter à faire lorsqu'elle était sortie, pour le plaisir cruel de la voir s'empêtrer dans d'illogiques explications. Mais, pris de pitié devant son petit corps frêle dont il aurait pu casser les os s'il l'avait attrapée un peu trop violemment par le poignet pour lui faire dire la vérité, il s'en alla. Et comme pour le récompenser de s'être abstenu de cette facile cruauté, son esprit lui envoya en compensation la bonne idée d'aller sonner chez M.Daumes, son ancien professeur d'archéologie et directeur de thèse pour lui demander son avis sur ces étranges fragments.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Très satisfait de sa première expérience – dont, néanmoins, il n'avait pas de critère de comparaison –, Jean se promit de la renouveler dans l'éventualité d'un séjour prolongé dans cet appartement qu'il commençait à apprécier de plus en plus. Il mit le peignoir d'Orane et s'apprêtait à aller s'habiller lorsqu'en passant devant  la fenêtre de la chambre, il vit la silhouette d'un homme avec des lunettes de soleil sur le trottoir opposé qui regardait dans sa direction et qui tentait de voir l'intérieur de l'appartement à travers les rideaux, lesquels frémirent de joie car ils avaient reconnu Antoine. Alarmé, Jean se blottit dans un coin de la chambre de façon à pouvoir observer l'homme sans lui-même être vu, du moins l'espérait-il. Il reconnut l'homme qu'il avait vu avec Orane. Avec ces grosses lunettes noires et ces mouvements de tête, il ressemblait à un aveugle L'observant avec plus d'attention, il lui semblait qu'il le connaissait. Il l'avait vu ailleurs mais où ? Soudain l'homme cessa son observation et s'approcha de la porte. Les pouces repliés à l'intérieur de ses poings déjà moites, Jean redoutait que l'homme n'eût les clés de l'appartement et n'entrât pour le surprendre. Jean n'aurait pas aimé ça, ni l'homme non plus, supposait-il. Tout en s'habillant en vitesse pour au moins éviter l'inconfort de parler avec l'homme, nu dans le peignoir d'Orane, Jean entendit soudain la porte du sas d'entrée s'ouvrir au rez-de-chaussée, et une conversation s'engager. Il raccrocha le peignoir, tenta d'effacer les traces de son bain, pesta de ne pouvoir rien faire pour la machine qui tournait encore et se planta debout au milieu de la pièce d'un air dégagé, deux doigts en appui sur la table, comme pris dans le cours d'une séquence d'homme normal. Le cœur palpitant, il attendait que la porte s'ouvrât pour pouvoir expliquer avec un maximum de naturel, la raison de sa présence dans l'appartement d'Orane. Puis, sentant sa position trop factice, il se rua sur le canapé, et prit un magazine à portée de main qu'il ouvrit et dans lequel il se plongea avec brutalité, sans que sa nervosité ne l'autorisât à lire les mots qui tous tremblaient et restaient troubles. Il pensait, à l'arrivée de l'homme, s'en extraire avec mollesse, comme à peine attentif. Mais son mouvement violent ayant trop agité son sang pour que son ouïe lui permît de l'avertir correctement des pas de l'homme dans l'escalier, il se releva en sursaut et reprit sa position initiale qui lui semblait, tout bien réfléchi, plus appropriée à la situation que son abandon dans le sofa. Ses deux doigts nonchalamment appuyés sur le rebord, il attendait l'homme avec une raideur certaine comme le condamné attend son juge, quand il s'aperçut qu'il ne venait pas. Trop heureux pour y croire, doutant de sa grâce, il s'approcha avec précaution de la fenêtre pour voir avec soulagement l'homme s'en aller dans la rue.

   Rassuré à un point supérieur à ce qu'il ne l'aurait cru, Jean se déshabilla et remit le peignoir. Puis recouvrant peu à peu l'assurance que la vue de l'homme avait réussi à lui ôter, il continua à errer dans l'appartement en attendant la fin de la lessive. Les objets, que l'imminence de l'arrivée d'Antoine avait fait espérer, se lamentaient de ne plus pouvoir rien opposer au sans-gêne de l'homme qui continuait de regarder, de toucher, d'inspecter. Ils priaient pour ne pas tomber entre ses mains – sales malgré la diversion du bain dont ils n'avaient pas été dupes –, quand ils virent avec une satisfaction mêlée d'horreur l'étranger s'approcher du plus dangereux des leurs, du lion de leur zoo pétrifié, du seul parmi eux qui pouvait se mesurer aux pouvoirs de l'homme : l'ordinateur portable. Entre leur roi et l'homme, ils convoitaient une confrontation car dans leur corpus mythologique flottait la légende imprécise mais tenace selon laquelle l'ordinateur aurait déjà remporté certains combats contre des humains. Si quelque chose pouvait être entrepris pour contrer les desseins mauvais de l'intrus, c'était bien par lui. Mais dans l'hypothèse où l'homme sortirait vainqueur de ce face-à-face, si l'ordinateur échouait à rapporter à Orane qu'il avait pris toutes ces aises, alors leur cause serait définitivement perdue et leur outrage restait impuni. Et dans la foule attentive et silencieuse, vrombit une rumeur d'excitation lorsque l'homme s'assit à la table et releva l'écran.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Comme Orane Demassis, Joachim Daumes habitait sur une île, mais avec sa femme Ludivine et depuis trente ans. Par pitié pour cette pauvre femme, l'île n'était pas déserte et restait reliée par deux ponts à cette ville de Paris où, fuyant les perpétuelles récriminations de son mari, Ludivine pouvait aller souffler de temps en temps. Elle revenait de ses escapades fortifiée, prête pour deux semaines ou trois de rude promiscuité avec cet homme vieillissant, malade, à l'humeur mauvaise. Non qu'elle fréquentât quelque amant que son éducation, son amour pour Joachim, son âge et l'oubli total de la mécanique de séduction lui interdisaient, car elle ne partait jamais plus longtemps qu'une après-midi chez son amie la mercière ou chez sa cousine. Mais l'atmosphère pesante de leur couple était cause que ces brèves absences lui faisaient l'effet d'un voyage dans un pays lointain dont elle revenait chargée d'affection pour celui qu'elle avait laissé, d'informations exogènes, presque exotiques, qui rafraîchiraient leurs conversations, et de l'envie de vite rentrer chez elle qui ne lui venait que lorsqu'elle était ailleurs. Enfoncé dans son fauteuil roulant devant la fenêtre, Joachim n'avait aucune difficulté à tuer les première minutes de solitude en préparant une longue liste de griefs qu'il énumèrerait à sa femme – comme étant causés par elle – à son retour. La demi-douzaine d'heures qui suivait lui donnait un peu plus de fil à retordre, mais il savait la réduire à néant en regardant l'horloge avec obstination – têtu qu'il était –, rallongeant la liste au gré de son inspiration.

   Il feignait d'être paranoïaque et grabataire à un point bien supérieur à ce qu'il ne l'était vraiment pour tenir Ludivine à portée de voix et l'accuser en permanence de mauvais coups. Si elle était dans la cuisine pour préparer le déjeuner, il l'accusait de verser des poisons dans sa soupe. Si elle était dans la chambre pour faire le lit, il l'accusait de lui voler ses économies. Si elle était dans la salle de bains pour faire sa toilette, il l'accusait de faire semblant d'y être pour qu'il ne la sût pas dans sa chambre en train de le voler ou dans la cuisine en train de l'empoisonner. Et lorsqu'elle sortait de la salle de bains, il disait qu'enfin, ce n'était pas trop tôt. Dans tous les cas il lui assurait qu'elle avait bien de la chance qu'il ne pût se lever lui-même de son fauteuil car autrement elle aurait vu ce qu'elle aurait vu.

   Si par malheur elle abondait dans son sens et, exaspérée par l'absurdité de ses accusations, reconnaissait que ce bouillon cube était en réalité une dose de cyanure, il sautait sur cet aveu et, feignant de n'en pas remarquer l'ironie, se lançait dans des colères noires que seule la somnolence digestive – après la soupe que, malgré ses hauts cris, il avait fini par  avaler – pouvait calmer si bien qu'elle se savait condamnée à perpétuellement nier les accusations qu'il reprendrait dès le lendemain.      

  Comme chez certaines personnes qui donnent l'impression d'avoir toujours été vieilles, la vieillesse semble ne jamais devoir se terminer, chez d'autres dont on a toujours admiré le dynamisme et la conservation malgré l'âge réel, le dépérissement annonçant la fin semble si court, si brutal qu'il en est stupéfiant. Antoine avait laissé un éminent  archéologue, un puits de science à l'esprit vif, à l'ironie mordante ; six mois après il retrouvait un vieillard sous un plaid, occupé à former d'absurdes récriminations contre sa femme qu'il avait pourtant toujours adorée. L'ironie avait tourné et s'était aigrie en s'abattant sur la plus personne la plus accessible, l'esprit montrait le côté sombre de sa vivacité en élaborant de complexes autant que futiles obsessions  et la science s'était enfuie à toutes jambes devant l'approche de la mort à grands pas.

   À l'interphone, Joachim avait demandé à Antoine de répéter deux ou trois fois son nom avant de lui ouvrir et n'avait ôté le loquet de sa porte qu'après avoir bien examiné le visage de son ancien élève qui n'en revenait pas d'une telle froideur. Mais, une fois le souvenir d'Antoine parvenu jusqu'au centre de sa lucidité, Joachim fit mine de l'avoir quitté la veille et recouvra un peu de la personnalité qui était la sienne alors qu'il donnait encore ses cours à l'université. Antoine joua le rôle du stimulus qui excita le souvenir de la carrière de Joachim, enfoui sous des longues journées passées à la maison, avec Aurore, à regarder les jeux télévisés.

– Comment ça va Monsieur Daumes ?

– Quoi " comment ça va " ? Est-ce que j'ai l'air d'aller bien ? Est-ce que les gens qui vont bien se déplacent avec cette machine de merde ? Antoine, enfin… Tu vois bien, je suis coincé ici, dans cet appartement qui m'étouffe pendant que l'autre elle va faire sa folle en ville toute la journée…

– Votre femme ?

– Ma femme, oui ma femme, qui d'autre ? Les enfants sont à l'autre bout de la France, c'est pas eux qui vont m'aider, ça non. Je peux bien crever, ils s'en foutent. Tant qu'ils reçoivent leur fric pour les fêtes, ils se  font pas de soucis. De toute façon, c'est Ludivine qui leur écrit, moi je signe et basta. J'ai plus le goût, Antoine, j'ai plus le goût. Bon et toi ? Ça va ? Tu as grandi, non ? Tu veux un café ?

– Non merci.

– Mais si, tu vas prendre un café. Je sais encore faire les cafés, ne t'inquiète pas, va. Si je retrouve où elle a planqué le sucre parce qu'avec elle, je te dis pas, elle me mène une vie de gosse, mais vraiment. J'ai pas le droit de prendre du sucre. Tu t'imagines ?

– C'est sûrement pour votre bien, tempéra Antoine.

  Elle sait mieux que moi ce qui me fait mal ou ce qui me fait du bien. Ah je te jure. La vieillerie, je la souhaite à personne. Enfin, si, à deux trois qui la mériteraient plus que moi. Tiens attrape-moi le sucre là en haut, dans le placard, elle le met là-haut pour que je ne puisse pas l'attraper, non mais tu te rends compte ? demanda-t-il en balançant la tête d'avant en arrière comme au rythme d'une indignation qui n'en finissait pas.

– S'il se trouvait à votre portée, vous n'en voudriez pas, déclara Antoine. C'est l'interdiction qui vous le rend attrayant.

– Comme si je savais pas ce qui était bon ou mauvais pour moi, continua-t-il sans écouter Antoine. Ce qui est mauvais, je vais te dire, c'est qu'elle arrête pas de m'énerver. Elle m'énerve, elle m'énerve ! Au moins quand elle va en ville, je suis bien tranquille, je me sens bien, je suis plus détendu, je le sens. Et je me sentirais encore mieux si je pouvais mettre du café dans mon sucre. Nom de dieu, on dirait que j'exige je sais pas moi, la mer à boire, non j'en veux pas de la mer, je veux juste mon café avec du sucre dedans.

– Ça va vous carier toutes les dents, cette saloperie, prédit Antoine pour agacer le vieillard qui n'en avait plus.

 Joachim tenait à distance, dans un verre d'eau, un dentier qu'il ne mettait que le dimanche car par le biais d'une associations de pensées qui lui était propre, il reliait dimanche à dignité et dignité à dents.

– Ah tu vas t'y mettre toi non plus ? Tu vas me passer le sucre et on va se boire un café sucré, nom de dieu. Ma vie est assez amère comme ça, déclara-t-il. Merde.

   Antoine se résigna à donner le pot de sucre à Joachim avec l'appréhension de le voir par sa faute succomber à une crise de diabète. Il suivait tous les gestes de Joachim comme pour s'apprêter à l'aider au cas où il aurait besoin d'aide pour préparer le café mais le vieil homme semblait plus agile que son aspect général le laissait penser. Et Antoine le soupçonnait de se faire régulièrement des cafés sucrés en l'absence de Ludivine sans qu'il ne dût recourir à l'aide de personne.

– Alors, qu'est-ce que tu deviens, maintenant demanda-t-il, soudain avec une préoccupation polie, sans que son visage figé sur une expression définitive de mécontentement diffus n'en pût trahir la sincérité.

– Eh bien, je suis sur le point de terminer mon contrat au centre de recherches, et puis pour la suite, je ne sais pas encore ce que je vais faire, répondit Antoine que l'exposition de sa situation devant les manières rudes du vieillard plongea soudain dans un effroyable sentiment d'impuissance et de médiocrité.

– Ah, le centre de recherches. Il y a toujours cet abruti de Pareto? fit Joachim en expulsant hors de ses bronches sifflantes un rire qui avait l'air d'un rat qu'il aurait chassé hors de sa cave.

–Oui, dit Antoine en se reprenant. Enfin je veux dire non. Ce n'est pas un abruti. Mais il est encore là.

– Oh, allez ça va. Tu peux me le dire à moi. Il est chiant comme la pluie ce con, non ?

  À son aveu, succéda dans l'esprit d'Antoine un puissant soulagement d'entendre prononcées à voix haute les noires pensées qu'il avait toujours eues face à Frédéric Pareto.

– Du reste, je m'en fous, ricana Joachim qui concentrait ses regards sur les différentes étapes de la préparation du café, dans lesquelles il mettait beaucoup de cérémonie. Ils peuvent bien continuer à faire ce qu'ils veulent, c'est plus mon problème.

Et, plantant soudain son regard dans celui d'Antoine, comme pour préparer la révélation d'une chose qui lui tenait à cœur :

– Tout ça c'est fini pour moi, dit-il avec un ton affirmatif qui voulait montrer que cette vie n'était du passé pour lui que par l'effet de sa propre décision de ne plus s'en occuper, alors que tout dans le reste de sa voix trahissait son secret désir qu'elle pût être, par l'opération de quelque magique retour dans le temps, un futur auquel il s'attellerait avec joie.

– À propos je vous ai apporté un document sur lequel je dois faire un rapport et qui me pose quelques problèmes j'aurais voulu avoir votre avis, dit Antoine.

– Ah bon fit Joachim, surpris par cette sollicitation inattendue et incapable de résister à la flatterie qui la sous-tendait. Fais-moi voir. Attends parce que sans mes lunettes, je ne vaux plus rien. Et puis non, tiens, si ça ne te dérange pas je préfère que tu me le lises car lire me fatigue maintenant.

   Tout en doutant que Joachim pût l'aider en quoi que ce fût, Antoine expliqua les circonstances de la découverte des fragments. Malgré son départ à la retraite, son professeur avait gardé pour Antoine tout le prestige qu'il avait lorsqu'il enseignait à l'université. Il avait même acquis un détachement qui l'autorisait maintenant à porter sur les nouvelle réformes de l'enseignement supérieur le regard d'un consultant qu'on ne consultait jamais, et qui se permettait de dire ce qu'il en pensait en toute liberté. Si Antoine ne partageait pas entièrement ses vues, il abdiquait pourtant toute forme de contradiction dès que la conversation portait sur un point précis d'archéologie ou même d'histoire ancienne. Mais ce jour-là, plus Antoine observait Joachim, plus il lui semblait que ç'avait été une mauvaise idée de venir, car bien qu'il ne voulût pas se l'avouer immédiatement, il devait reconnaître que le vieil homme semblait dépassé. Sa carrière, et malheureusement sa compétence, étaient maintenant derrière lui. Il avait fait son temps et Antoine prenait la conscience douloureuse d'avoir dépassé son maître. Quand il était encore étudiant, il avait formé des rêves de gloire où sa renommée dépasserait celle de son professeur. Aujourd'hui, alors qu'il prenait conscience que, sans avoir atteint ce but, ses connaissance avaient pourtant dépassé celle de son maître, il ressentait une profonde tristesse et un peu de dégoût face à ce vieil homme sous son plaid. Jamais il n'aurait pensé qu'un tel sentiment le toucherait. C'était parce qu'il avait toujours imaginé le dépassement de son maître de son point de vue d'élève, dans l'illusion d'un progrès uniforme et capitalisable des connaissances. Il n'avait pas prévu que le temps ferait de Joachim Daumes un vieillard qui ne se préoccuperait plus d'archéologie, ni d'histoire, ni d'université, mais de ne pas rater son émission télévisée préférée, et d'avoir sa soupe chaude avant de se coucher. Le temps donnait une piètre victoire à Antoine, il lui donnait une version amère de son rêve.

   Alors, tout en sachant que Joachim ne pourrait rien lui expliquer à propos de ces fragments, Antoine se décida néanmoins à feindre de demander l'avis de celui qui resterait, malgré la vieillesse, la déchéance, son maître, celui qui l'avait mené là où il en était. Il pensa qu'une telle hypocrisie était bien pardonnable et ouvrit le livre au hasard pour lire un extrait. 

 

 

            " Fragment n°12

         Manuscrit de Mercurio

 

   Almageste aura beau nier, je sais que si les liens qui nous unissaient ne portaient pas la relation de maître à disciple à son degré le plus inouï, ils l’outrepassaient. Comment ne rien espérer d’un tel évènement rare, idéal et stupéfiant : l’élève le plus prometteur entre les mains du plus grand maître vivant, deux hommes sous les auspices d’un charme mutuel, d’une intime compréhension ou plutôt, en deçà même de l’intelligible car de même que je n’ai jamais vraiment compris Almageste, je pense que mes motivations lui sont toujours restées étrangères, d’une sorte de perception parfaite, non pas de ce que l’autre pense tant il est vrai que l’esprit pour partiellement accessible reste impensable dans sa totalité car trop dépendant du fond ténébreux qui l’engendre comme chez la plante, le volume des branches de celui des racines, mais de ce que l’autre est pour soi et la raison du lien de son existence avec la nôtre, la claire certitude, par son absence de preuve plus convaincante encore, que l’inéluctabilité d’une telle conjoncture en même temps que son inconcevabilité marqueraient l’histoire des hommes d’un sceau inoubliable, comme un phénomène naturel extraordinaire, comme le météore redouble la magnificence du ciel en le traversant et y apparaît comme un miracle révélant le miracle plus grand qui l’a permis. "

 

   Et avant même d'en être arrivé à la fin, Antoine avait compris quelque chose, quelque chose qu'il s'en voulait de n'avoir pas remarqué plus tôt, quelque chose qui aurait dû lui sauter aux yeux dès le début. Il connut alors le surgissement d'une évidence qui soulève tout un nouveau monde avec elle et fait craquer de toutes parts l'ancien, comme la lave bouillonnante réorganise le volume et les contours de la plaque terrestre lorsque quelque chose dans sa composition lui fait atteindre un degré de chaleur devenu insupportable. Un bouleversement que des vapeurs, des fumées, des tremblements annonçaient, mais qu'Antoine n'avait pas vus, trop aveuglé par son habitude de l'ancien monde qui aujourd'hui n'existait plus. Un véritable séisme qui le poussait à se réfugier dans une portion sûre de son territoire mental pour mettre à l'abri sa raison du dangereux spectacle auquel elle assistait.

   S'excusant de partir comme ça, il dit à Joachim Daumes qu'il avait compris ce qu'il cherchait et qu'il devait s'en aller le plus vite possible pour étudier les fragments tout seul. Lui seul pouvait comprendre leur sens, car aussi absurde que cela pouvait paraître, ils lui étaient destinés. Il remercia le vieil homme pour son accueil et le laissa seul dans sa cuisine, décontenancé par le brusque départ de son curieux visiteur. Joachim écouta les explications confuses d'Antoine sans pouvoir dire un mot et regarda la porte se fermer derrière lui. Puis, il porta son regard sur les deux cafés qu'ils n'avaient pas encore touchés, sourit en pensant à sa femme, les but tous les deux avec délectation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

   Surexcité par sa découverte, Antoine marchait dans les rues de l'île sans but précis, en serrant contre lui le livre des fragments. Alors qu'il lisait cet extrait chez son ancien professeur, il avait compris que la relation décrite entre le disciple Mercurio et son maître Almageste n'était que le lointain écho de sa propre relation de professeur à élève avec Joachim. Revoyant chacune de ses lectures à l'aune de cette curieuse correspondance, il s'apercevait de leur incroyable lien avec un événement extérieur.

   S'il avait cessé de croire à une blague de potache, Antoine doutait aussi que ces fragments provinssent de ces fouilles en Mongolie. Ils contenaient trop de paradoxes pour être authentiques. En revanche, il commençait à être terrifié à l'idée que sa vie pût être en relation avec le livre. Non pas avec ce qui était écrit dans le livre, mais avec son choix de lecture qui coïncidait toujours avec un aspect de sa vie réelle. Il comprenait maintenant que, contrairement à ce qu'il avait pensé chez Joachim Daumes, il n'aurait pu comprendre cette correspondance dès le début, car s'il avait lu le livre d'un trait, tous les événements qui correspondaient à ses différentes lectures n'auraient pu se produire en une seule fois, en un seul lieu. Ses lectures fragmentaires et aléatoires étaient en rapport direct avec l'apparition du sens, elles étaient la condition même de son émergence. D'un sens qui restait toutefois caché, car s'il avait pris conscience de cette correspondance, il n'en comprenait ni le but, ni l'origine. Et surtout il brûlait de savoir qui avait écrit ces fragments, qui pouvait bien détenir la clé de son existence.

   Mais si son ignorance avait permis – par cette lecture aléatoire et fragmentaire – l'apparition de correspondances entre le fragment qu'il choisissait au hasard et le moment de sa vie où il le lisait, qu'allait-il se passer maintenant qu'il avait pris connaissance de cet étrange phénomène ? La correspondance allait-elle continuer ou bien était-elle garantie par son ignorance du phénomène? Que se passerait-il s'il décidait de lire la totalité du livre ? Les événements extérieurs se précipiteraient-ils aussi à la porte de son monde pour satisfaire à la loi qui leur commandaient de se produire en fonction de la lecture des choix de lecture d'Antoine? Ou est-ce que cette loi s'évanouirait ? Le livre pouvait-il redevenir un simple livre sans effet sur le monde extérieur?

   Dans l'hypothèse où le simple fait d'avoir pris conscience du pouvoir du livre l'annulait, cela signifierait que non seulement le livre avait un effet sur les événements, mais que les événements pouvaient avoir, eux aussi, un effet sur le livre. Alors lui vint à l'esprit que ce livre s'adressait peut-être à quelqu'un d'autre. Peut-être pouvait-il fonctionner de la même manière avec n'importe qui. Dans ce cas pourquoi était-ce lui, Antoine Delf, qui était entré en sa possession ? Il se souvint que la veille, Anna avait frappé à la porte de son bureau. Elle le lui avait apporté dans une grosse enveloppe qu'un courrier du laboratoire avait déposée à l'accueil. Qui avait bien pu lui donner ce livre, qui avait bien pu l'écrire ?

   Antoine frissonnait d'excitation à l'idée qu'il pût contenir tous les événements de sa vie. Par crainte de voir s'évanouir ce qu'il hésitait à considérer comme une bénédiction ou un maléfice, il décida de ne parler de ce livre à personne et de considérer comme acquis qu'il s'adressait à lui. Ce problème était assez compliqué comme cela pour ne pas y impliquer des personnes extérieures qui pourraient ne pas le croire et par la faute desquelles, alors qu'il voudrait leur prouver qu'il n'inventait rien, le pouvoir disparaîtrait peut-être. Il décida aussi de ne pas lire la totalité du livre. Il décida de le garder précieusement et de n'en lire des extraits que selon ses envies passagères et de se limiter à un fragment par lecture comme il l'avait fait jusqu'alors. C'était plus sûr. Il pensait que la meilleure solution était de continuer de la façon dont il avait commencé.

   Mais comment résister au désir brûlant qui le consumait déjà de lire tous les fragments et de voir peut-être qu'il était possible d'agir sur le cours du monde de cette façon immatérielle ? Comment résister à ce qui pourrait devenir une découverte fondamentale dans un domaine qui n'existait pas encore, car si rien de surnaturel ne s'était réellement produit (sa conversation avec Anna à propos de Jean Kepler, une après-midi ensoleillée, un ciel qui se couvre et un violent orage, son irritabilité face à caractère obscur des fragments, le message d'Orane sur son répondeur, sa visite chez Jean Daumes), le strict parallélisme entre sa lecture et le cours du monde extérieur repoussait pourtant bien loin les limites de l'explicable ?

  Soudain Antoine se sentit très seul et les frissons d'excitation qui l'agitaient se transformèrent en frissons d'épouvante à cette idée qu'il tenait contre lui un livre dont il prenait conscience de tout le danger. Jusqu'à présent les événements qui s'étaient produits restaient relativement anodins. Antoine commençait seulement à imaginer que des événements néfastes pussent y être décrits. La mort du messager Mercurio, par exemple. Que se passerait-il si lui, Antoine, ouvrait le livre à cette page fatale ? Mourrait-il, lui aussi ? Et si Mercurio tuait son remplaçant ? Antoine se verrait-il impuissant, tuer ce Jean Kepler qu'il n'avait jamais vu ? Que se passerait-il s'il devenait fou et allait tuer son maître Almageste ? Retournerait-il chez Joachim Daumes pour satisfaire à la loi funeste ? À l'idée d'être le jouet de ce que le livre pourrait receler de pire, Antoine n'osait plus l'ouvrir. Il regardait la couverture noire sur laquelle rien n'était inscrit avec la rancune craintive qu'on garde contre un chien dont on a senti les crocs se refermer sur notre chair sans raison.

    Il pensait à l'abandonner quelque part, mais si quelqu'un d'autre le trouvait, le phénomène pourrait peut-être basculer sur cette personne ; ce serait elle qui verrait alors les événements de sa propre vie s'accorder avec ses lectures et ce, à cause d'Antoine qui serait alors responsable des éventuels malheurs de l'inconnu, des malheurs peut-être plus grands et plus terribles que les siens. Peut-être le signe du livre resterait fixé sur Antoine, comme sur celui auquel il était destiné, épargnant de la sorte quiconque l'ouvrirait. Mais dans ce cas-là que se passerait-il si le livre était ouvert à une page néfaste ? Antoine souffrirait-il à distance de la lecture d'un autre ?

Brûle ce livre, se disait Antoine, fais le disparaître à jamais. Mais à l'idée de détruire un livre si puissant, il redoutait que des choses plus graves ne se produisissent. Et si  son monde semblait lié aux informations contenues dans le livre, le détruire pourrait n'être pas sans effet sur sa propre vie. Non, il ne pouvait se résoudre à le brûler, il ne pouvait pas faire ça. Mais que faire d'autre ?

   Il ne savait vraiment plus quelle décision prendre. Pris dans un vertige d'excitation incontrôlable, il ouvrit le livre des fragments avec à l'esprit, l'idée que son monde allait peut-être s'écrouler, le feu du ciel s'abattre sur sa tête.

   Il commença à lire avec la conscience qu'il pourrait en mourir.

 

 

            "Fragment n°14

                                                       Manuscrit de Mercurio

 

 

Comment maintenant faire la différence entre d’une part, les détails qui, rétrospectivement, m’apparaissent comme les précurseurs sombres de l’évènement qui se produisit et, d’autre part, les banales caractéristiques du protocole d’intronisation, tant celui-ci entretient, lors de la première mission d’essai, un climat étouffant de méfiance généralisée autour du nouveau messager le poussant à considérer les pires recoins d’un raisonnement paranoïaque comme la moindre des choses ? Y eut-il seulement des prodromes à cet évènement ou ne se déroula-t-il sans permettre que quoi que ce fût dérogeât aux exigences fondamentales de l’Organisation, c’est-à-dire le maintien du messager dans l’ignorance totale des ressorts de sa mission, l’opacité parfaite du comité décisionnaire, enfin l’éparpillement des modalités opérationnelles  selon une chaîne d’exécutants suffisamment complexe, segmentée et détournée pour en masquer l’objectif final ?

   Ou encore, si, distincts des trompe-l’œil que les générations successives de stratèges ont spécialement conçu pour soumettre, dès ses débuts, le nouveau messager à leur contrôle, et distincts aussi des hallucinations que mon esprit effilé par le jeûne et luxé par la peur projetaient sur les choses, les gens, les éléments, des signes m’avaient été réellement envoyés par une branche puriste de l’Organisation en voie de dissidence souterraine, aux griefs secrets, au pouvoir assez grand pour se permettre de telles actions mais trop peu pour négliger de rester clandestine, dans le dessein de tester ma vigilance, ma réceptivité ainsi que, surtout, d’examiner les réponses comportementales que, déchiré entre deux options (passer sous silence ce dysfonctionnement ou bien, l’évoquant, mettre publiquement en doute la perfection axiomatique de l’Organisation), deux vertus (la fidélité au serment préalable à l’entrée dans l’école préparatoire, pierre de touche du métier même de messager ou la gratitude envers ces mystérieux bienfaiteurs), deux vices (la veulerie par la bassesse dans l’hypothèse de mon silence, ou l’ambition par la trahison dans celle de ma tentative de m’associer aux conjurés) de deux risques (rater une occasion peut-être historique de transformation profonde de l’Organisation, ou être banni à vie dans l’hypothèse d’un conflit ouvert avec elle), je choisirais, et en déduire mes capacités potentielles de résistant ? "

 

 

   Ivre de pensées contradictoires qui voltigeaient autour de son esprit comme des oiseaux de proie, voyant dans le ciel tourbillonner des milliers d'hélices, presque fou, Antoine tituba et s'engouffra dans une bouche de métro.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Le fond d'écran était occupé par la photo d'une plaine au premier plan, derrière laquelle s'élevait une montagne sans neige. Aucune végétation ne recouvrait le sol brun et uniforme. Seul un petit cavalier au milieu de la plaine brisait l'hégémonie minérale. Cela pouvait être au Tibet, ou en Mongolie. Aux grands espaces qu'on pressentait sans les voir tout autour du personnage s'opposait l'unique perspective de la montagne qui se tenait derrière lui comme un mur. Le ciel était presque noir à force d'être bleu. Jean ouvrit le dossier photo. Des dossiers intitulés en fonction d'événements tels qu'anniversaires, vacances, noëls, visites, contenaient des photos d'Orane, de l'homme, et de personnes que Jean n'avait jamais vues. Parents, amis, probablement.

   Jean choisit une photo de l'homme où il apparaissait seul, de face, et il l'agrandit jusqu'à la taille de l'écran. C'était l'homme qu'il avait vu dans la rue auparavant, l'homme qui avait failli rentrer et qui avait renoncé au dernier moment sans que Jean ne sût pourquoi. Si Jean avait pu juger de son apparence, objectivement, il aurait vu que l'homme lui ressemblait, mais comme c'est justement le genre de choses qu'on ne parvient jamais à remarquer quant elles nous concernent, Jean voyait tous les détails qui différenciaient son visage de celui de l'homme sans s'apercevoir qu'ils étaient moins nombreux que les points de ressemblance. Jean continua d'examiner la photo quand soudain surgit dans son esprit une ombre. Elle remonta comme une créature abyssale jusqu'à la surface de sa mémoire mais ne s'y attarda pas et, traversant furtivement l'atmosphère de sa vigilance sans qu'il parvint à la saisir, elle s'enfuit dans l'espace hors de l'orbite de sa conscience. Et, sans porter sur une information particulière, le simple passage de ce bloc opaque de passé, ce souvenir inconnu qui n'en était pas un réajusta l'équilibre de sa mémoire de telle façon qu'il lui permit de voir la photo de l'homme d'un autre angle. Jouant avec le curseur de défilement, Jean coupa la photo au-dessus des yeux pour ne conserver que le bas du visage.

   C'était l'homme de la piscine. Celui qui s'était énervé contre Jean parce qu'il le collait trop. Coupée de telle façon, la photo montrait le visage de l'homme tel qu'il l'avait vu avec son bonnet de bain. Jean se souvenait maintenant de la scène. Ça s'était passé quelques mois auparavant. Alors qu'il nageait dans un couloir, l'homme qu'il suivait s'était brusquement arrêté et s'était emporté en lui disant qu'il en avait assez de voir Jean le presser par derrière. Jean avait été si surpris qu'il n'avait su rien répondre. Jamais il n'avait eu l'impression de coller qui que ce fût, et encore moins cet homme qu'il voyait pour la première fois. Au contraire, n'aimant lui-même pas ça, il prenait garde à ne jamais s'approcher trop du nageur de devant. Alors quand l'homme le lui avait reproché, il n'en était pas revenu et pris de court, il avait fui. 

   Remarquant un dossier intitulé " photos d'O ", Jean l'ouvrit et tomba sur toute une série de photos d'Orane nue. Soudain vibrant d'excitation, comme l'enfant qui sait faire quelque chose de défendu mais aussi désemparé que lui car confus quant à  l'origine de son trouble et incapable d'en séparer la part qui proviendrait de l'interdiction de celle qui proviendrait de la nudité, mais pressentant déjà que les deux resteraient sombrement liées l'une à l'autre, de plus en plus, et à jamais, Jean agrandit les photos à la taille de l'écran. Pourtant aucun lieu du corps d'Orane ne  lui était inconnu depuis la nuit dernière, mais il sentait qu'au-delà de la nudité, c'était un autre type d'intimité qu'il s'agissait là, c'était l'intimité de sa relation avec l'homme. Ainsi, quand la première apparut, il fut brusquement dégoûté de lui-même, et refermant les dossiers, il effaça de l'historique des consultations toutes les photos qu'il avait agrandies et s'apprêta à fermer l'ordinateur quand il remarqua qu'il était configuré sous l'appellation " ordinateur d'Antoine Delf ".

   Contrairement à ce qu'il avait cru, ce n'était pas l'ordinateur d'Orane, c'était celui de l'homme. Antoine Delf, c'était le nom de l'homme qu'il devait remplacer au centre d'archéologie. Jean était abasourdi. À plusieurs reprises, il avait eu des contacts avec cet homme qu'il devait remplacer. Sans avoir pu le rencontrer au centre, il l'avait plusieurs fois vu en compagnie d'Orane. Puis, il l'avait vu à la piscine où ils avaient eu leur altercation. Ensuite il l'avait aperçu dans la rue, qui observait l'appartement de son ancienne compagne. Enfin, il l'avait trouvé dans les dossiers de cet ordinateur. Sans jamais savoir à qui il avait affaire, il avait croisé son chemin. Et ces rencontres ratées apparaissaient maintenant à Jean comme les signes précurseurs de quelque chose qui se préparait sourdement à arriver, poursuivant son œuvre avec une obstination aveugle, tissant un gigantesque motif au mépris des individus qui en composeraient la trame. Jean se sentait vaguement coupable. Face à l'idée d'Antoine Delf, Jean se sentait doublement successeur. Il sentait que c'était excessif, que ça ne pourrait pas durer. Il referma l'écran et sortit de l'appartement.

   Bien que la destination lui manquât encore et que le temps poussât à la marche, le métro lui sembla approprié. Jean ne voyait aucune raison pour déroger à son habitude de passer ses journées d'oisiveté à parcourir un quartier parisien à pied. Dans l'attente de la rame, il examinait le plan de Paris et arrêta son choix sur Belleville, quartier inconnu de lui, au nom enthousiasmant. En s'asseyant sur un strapontin, Jean ressentit le fulgurant passage d'un bloc de mauvaise conscience qui, malgré sa furtivité, parvint à jeter une ombre sur sa relative bonne humeur. Il s'aperçut que compter sur Orane pour résoudre sa situation, restait une option beaucoup trop précaire à laquelle il n'aurait même pas dû penser ou qu'il aurait dû invalider dès son surgissement dans le cours de son raisonnement, pour des raisons aussi puissantes les unes que les autres et contre lesquelles la chance et le confort ne tenaient pas une seule seconde. À commencer par l'honneur : sans trop savoir ce qu'il voulait dire par là, Jean pensait qu'on ne pouvait " décemment " pas accepter de vivre chez quelqu'un qu'on venait à peine de rencontrer. Puis le croisement de son destin avec celui d'Antoine Delf : Jean allait le remplacer au centre d'archéologie, c'est-à-dire qu'il allait en quelque sorte lui prendre son poste que rien ne l'empêcherait de garder sinon la fin de son contrat, autant dire une raison pleine d'injustice et dans laquelle n'intervenait pas la qualité professionnelle d'Antoine Delf. Croyant pouvoir se mettre à la place d'Antoine et ne connaissant pas sa théorie sur le cours des choses auquel il est plus sage de se plier (et quand même la connaîtrait-il, il la mettrait comme Anna, comme les autres, au compte d'une hypocrisie), Jean se disait que si une telle chose lui arrivait, un seul sentiment dominerait son cœur désolé : la rancune. Enfin, Orane lui avait dit lors de leur conversation qu'elle avait quitté récemment l'homme avec lequel elle était depuis quatre ans. Si Jean récapitulait, il se faisait l'impression d'être pour cet Antoine Delf pire que le pire des messagers de l'enfer en lui volant son boulot, puis sa femme, et enfin en le harcelant à la piscine, où le pauvre homme cherchait probablement à se détendre et à oublier ses problèmes.

   Regardant les visages penchés ou les nuques qui l'entouraient, Jean s'arrêta sur l'une d'elles qui, sans être notable, attira son attention, comme si quelque chose dans l'angle qu'elle avait pris par rapport au sol, le léger engoncement entre les épaules, l'imperceptible inclinaison sur le côté ou peut-être la fixité résolue qu'elle avait prise dans sa position, l'avait extraite de la série monotone de toutes les autres. Sentant le cours de sa pensée s'assécher, Jean se plongeait de plus en plus dans la contemplation de cette nuque, de cette portion d'homme dont le visage lui était caché mais dont il redoutait le dévoilement comme il l'aurait craint de celui d'un être au visage difforme. La rame s'arrêta, les portes s'ouvrirent laissant sortir une grappe de passagers, et au moment où la sonnerie annonça la fermeture des portes, l'homme se leva précipitamment et s'enfuit en courant sur le quai sans que Jean n'eût pu apercevoir à aucun moment son visage. Ennuyé comme on peut l'être pour d'irritantes broutilles, Jean regrettait de n'avoir pu observer l'homme de face, alors même qu'il aurait craint de le faire s'il en avait eu la possibilité. La rame était déjà repartie dans le tunnel lorsque Jean remarqua qu'il avait oublié un livre posé sous son strapontin. Voyant qu'il était le seul à l'avoir remarqué, Jean se leva et s'assit sur la place encore chaude que l'homme occupait et prit le livre. La couverture était entièrement noire et aucune inscription n'y figurait. Jean s'apprêtait à l'ouvrir quand il s'aperçut qu'il était arrivé à l'arrêt Belleville. Il descendit et, avant de remonter à la surface, examina le plan du quartier pour se trouver un parc tranquille où il pourrait lire dans le calme le livre de cet homme qui l'intriguait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                 

             

             

             

             

             

                                                               "  Fragment n°12

Manuscrit de Mercurio

 

   Les récits héroïques que l’on étudie lors de notre préparation évoquent sur le mode archétypique et en termes suffisamment vagues pour s'adapter à toutes les idiosyncrasies et de cette façon accueillir toutes les identifications, l’histoire d’Androclès, ce messager exemplaire qui fut chargé d’apporter la nouvelle de la défaite de ses troupes au souverain le plus cruel de ces temps lointains. L’époque exigeait que les messages fussent délivrés oralement, par crainte que les traces écrites tombassent aux mains de l’ennemi ; en outre, la force du code d’honneur était telle que l’éventualité d’un aveu sous la pression de la torture ou d’une trahison dans l’espoir de récompenses ne venaient à l’esprit de personne, pas même de l’ennemi qui se rabattait dès lors sur sa seule option : la destruction du message par la destruction du messager.

   Décuplée par leur impuissance, la fureur des stratèges les menait à cette extrémité qui, pour radicale et efficace, n’en constituait pas moins un pis-aller car, en empêchant la délivrance du message au camp adverse, ils la soustrayaient dans le même temps à leur propre connaissance et ce, définitivement.

    Si nul ne sait rien de la façon dont Androclès échappa au tyran, chacun tient évidemment à sa propre hypothèse. Certains, portés vers les explications surnaturelles, et s’appuyant sur la rumeur de textes incertains qui feraient mention d’une invisibilité momentanée du messager comme recouvert par l’aile d’un dieu, penchent pour une volatilisation qui, à la stupéfaction générale, l’eût soustrait à l’imminence de son châtiment en lui permettant de s’enfuir. D’autres, à l’imagination plus terre-à-terre préfèrent le voir affronter à mains nues les gardes armés jusqu’à ce que le roi, impressionné par tant de bravoure, fasse cesser les combats en le graciant. Mais, alimentant une tendance toute naturelle à l’orgueil, la majeure partie des suffrages se porte généralement vers l’hypothèse plus satisfaisante car plus complaisante de la verve exceptionnelle d’Androclès qui aurait, par les circonlocutions de son discours d’adieu où le pathétique le disputait à l’acceptation fataliste de son sort dans une complexe stratégie persuasive, ramené le roi dans des régions plus clémentes.

   Ainsi, flattant le complexe d’infériorité que beaucoup d’entre eux, excités par leur contact avec ces figures prestigieuses de l’État et frustrés de ne pouvoir leur adresser la parole que dans un cadre extrêmement réglementé, nourrissent à l’égard des maîtres de l’art oratoire, ils élaborèrent ce scénario qu’ils ressassent depuis lors, comme le chien rogne avec énergie l’os du bœuf que, vivant, il n’eût jamais la force ni le courage d’attaquer. La preuve en est d’ailleurs que, dès que l’occasion se présente, négligeant de dévoiler leur potentiel tant vanté au conditionnel car, face au danger, doutant d’être si familiers qu’ils l’eussent cru avec ces sentiers rhétoriques, ils préfèrent, se sachant excellents coureurs et connaissant par cœur le chemin de la sortie, tenter de s’enfuir avant de recevoir immanquablement trois flèches dans le dos. D’autres les prennent de face, sans que, à cause de l’expression figée de leurs visages qui soustraient les résidus des subtiles réactions épidermiques à l’attention des plus perspicaces observateurs, il soit possible de dire s’ils ont fait preuve de constance ou de pétrification.

   Les rapports de telles scènes constituent la matière première des récits illuminant les veillées nocturnes des messagers, mais sachant qu’en temps normal, ils ne sont autorisés à pénétrer dans la salle d’audience qu’un par un, seules les relations de situations chaotiques parviennent jusqu’aux autres, comme autant d’indices de temps troublés où, le protocole se délitant sous l’assaut des évènements, il arrive que deux, voire trois messagers se croisent devant le roi, permettant ainsi, par leur témoignage ultérieur, de grossir le corpus de leur connaissance indirecte du métier.

   Ces histoires, pour dignes de foi car relatées par les plus sérieux éléments et appuyées, si besoin était, par les disparitions subites de messagers, n’en baignent pas moins dans cette brume propre aux évocations prudentes de drames, distillées à demi-mot, donnant sans le vouloir, par leurs couleurs floues et contours imprécis, des airs de légende à ce qui fut bien réel et qui, dès lors, se place à l’horizon de leurs paysages mentaux comme autant de seuils limites au sfumato bleuté, bouts du monde mythiques de leur fonction. "

 

 

   Jean ne comprenait rien. Il n'avait pas la tête à lire. Des pensées parasites l'obsédaient, empêchant son raisonnement. L'imbrication parfaite des récents évènements l'inclinaient à redouter inconsciemment une issue violente et douloureuse à ce qu'il considérait comme trop beau pour être vrai. Malgré lui, Jean avait toujours vécu selon un mode de pensée archaïque, tout à fait contraire à l'éducation scientifique délivrée par les programmes des universités françaises à la fin du XXe siècle, et qui le poussait à considérer le monde avec la double lunette du principe de causalité et d'une justice sophocléenne. Il savait que ses chances actuelles n'étaient que les prodromes de malheurs futurs, enchaînées les unes aux autres par des rapports équilibrés de stricte concordance. Et que la satisfaction qu'il avait montrée ce matin chez  Orane, alors que, seul chez elle, il se félicitait de son destin, lui coûterait bientôt très cher. Méfie-toi, se disait-il, méfie-toi de tes joies comme de la peste. Pourtant, il n'avait pas l'impression d'avoir fait preuve d'un orgueil démesuré. À aucun moment il ne s'était glorifié d'avoir pu trouver une solution – non définitive certes, mais rapide – à son problème d'hébergement, en atterrissant chez cette femme qu'il avait plusieurs fois convoitée et que le sort lui portait sur un plateau. Fruit de sa modeste expérience, une retenue l'avait même retardé dans sa jouissance en lui rappelant les nombreuses occasions où ce dont il se félicitait un jour, lui apparaissait comme une erreur le lendemain. Mais il s'était dit que ne pas apprécier cette rencontre providentielle à sa juste valeur aurait pu passer comme une forme d'ingratitude dont il redoutait encore plus le châtiment. Il s'était donc permis cette petite satisfaction spirituelle en considérant modestement sa chance. Or à l'idée qu'il allait en ressentir bientôt le double négatif avec beaucoup plus d'acuité dans la douleur  – tant il est vrai qu'une des caractéristiques du bonheur est d'apparaître comme naturel, évident, et dès lors jamais apprécié à sa juste valeur, toujours manqué –, que ce qu'il en avait ressenti dans le plaisir, pourtant lié à lui par un rapport inversement équivalent il regrettait de n'avoir pas plus apprécié cette largesse du sort pour laquelle, de toute manière, il allait payer. De plus, lorsqu'il considérait la situation d'Antoine Delf et toutes ses infortunes dont lui, Jean, était en partie la cause involontaire, et bien qu'il savait qu'en cela, Antoine payait pour quelque chose de trop bon qu'il avait vécu jusqu'alors, il se disait que son destin était trop lié au sien pour que, ayant été depuis peu le bénéficiaire de ses bonheurs enfuis, il ne dût les restituer un jour ou un autre, à lui ou à un autre, sous une forme ou une autre.

   Et encore qu'il déplorât que chaque bonheur fût lié de façon presque organique à un malheur, condamnant les gens heureux à payer de leurs larmes leurs joies passées, il parvenait à se consoler en considérant que si la réciproque était vraie, si le futur réservait pour chaque infortune une consolation, alors la parfaite équité de ce système de rétribution valait, malgré tout, qu'on le respectât. Hélas, bien vite, à la pensée que de grands malheurs surgissaient parfois sans raison, ou du moins, sans commune mesure  avec les joies qui les précédaient, lui vint la crainte que l'équité ne fût qu'une illusion. Néanmoins, ce bref constat, vite éludé, n'empêchait pas qu'il espérât que les coups du sort qu'il sentait cachés dans le nœud de la récente irruption d'Antoine dans sa vie, seraient compensés par des satisfactions futures dont il n'avait encore aucune idée. Et à l'angoisse causée par l'indétermination des déboires qu'il ne manquerait pas de vivre bientôt, succédait dans un parfait mouvement de vases communicants que ne gênait qu'à peine l'imminence des uns par rapport au flou des autres, la confiance en la garantie de réjouissances à venir. Mais dans sa prescience de ce mouvement cyclique des malheurs succédant aux joies, Jean préférait s'arrêter, comme sur une note gaie, sur ces dernières sans pousser plus loin son investigation, vers les territoires sombres, certains et redoutés de ses futurs tourments.

   Plus tard dans la nuit, alors qu'il dormait chez Orane, le téléphone sonna. Il hésitait à répondre mais, pensant que ce pouvait être Orane qui appelait pour quelque de chose de grave, il décrocha.

– Allo ?

– Bonsoir, monsieur, police nationale de Paris XIe, est-ce qu'Orane Demassis est là ? demanda une voix où le souci de sonner professionnel le disputait à l'excitation due à la caféine, la fatigue qu'elle masquait artificiellement, et une profonde, et presque rancunière lassitude que ne parvenait pas à cacher le tout.

– Heu…non elle n'est pas là. Elle est partie pour le week-end.

– Vous êtes de la famille ? s'enquit-on.

– Non, avoua Jean qui formait déjà en son esprit l'exposé fébrile des raisons qui l'autorisaient à se trouver cette nuit dans cet appartement qui n'était pas le sien.

– Connaissez-vous un individu du nom d'Antoine Delf ? articula la voix comme s'il s'agissait d'un nom provenant d'une autre planète.

– Oui, oui.

– Vous êtes de sa famille ? insista la voix qui semblait tenir à ce détail.

– Non, reconnut Jean.

– Mais qui êtes-vous ? finit par demander la voix, soudain aiguë, exaspérée par trop d'incertitude.

– Je m'appelle Jean Kepler, déclara Jean qui doutait que cette information clarifiât la situation. De quoi s'agit-il ?

– Pourriez-vous venir au poste, Monsieur ?

– Maintenant ?

Oui, maintenant, Monsieur, maintenant pas l'année prochaine, si je vous appelle en pleine nuit ce n'est pas pour vous donner un rendez-vous, fit la voix avec toute la satisfaction d'avoir trouvé dans la trame sèche de cet échange d'informations monotones, une brèche pour y injecter un peu de verdeur rafraîchissante. 

   Jean  expira profondément pour garder son calme devant l'ironie brute de l'officier dont il méprisait silencieusement la simplicité, redoutait la confrontation, et déplorait le caractère avant-coureur, indice de choses noires et diffuses qui se formaient déjà à l'horizon de sa vie. Son répit n'aura pas été long.  

– J'arrive, dit-il d'un ton ferme et menaçant de général dérangé et sans prendre la peine d'écouter la réponse, y trouvant sans doute une forme de vengeance, il raccrocha au nez de la voix.

   Parvenu au poste, on le conduit dans une aile cubique où il fut prié d'attendre la venue de quelqu'un sur une rangée de bancs en skaï gris, et où un air puissamment conditionné empêchait qu'il ne souffrît du contact désagréable avec la matière synthétique en y produisant par trop une sueur déjà aigrie par la peur, l'incertitude et les quelques heures de sommeil agité par de mauvais rêves qui avaient précédé le coup de téléphone. L'attente ne fut pas longue, car un homme sortit avec énergie d'une porte que Jean, ayant trop porté son attention fiévreuse sur deux autres qui restèrent fermées, n'avait pas remarquée.

   L'homme était trop jeune, trop nerveux, et avait un regard trop mobile pour ne pas trahir un raisonnement trop compliqué. Il portait des habits noirs sur lesquels il avait enfilé à la va-vite une blouse blanche lâche, qu'il avait négligé de boutonner et dont une des pointes du col était repliée à l'envers dans son dos. D'abord, Jean eut la troublante conviction que le manque de professionnalisme que sa tendance aux préjugés et son jugement partial l'inclinaient à attribuer à cette étrange personne, devrait lui apparaître, dans la perspective d'un réajustement équitable du jugement, comme la meilleure preuve de son sérieux. Puis, confondu par le brutal retournement d'une évidence en quelques secondes et par la contiguïté dans son propre esprit de deux opinions totalement opposées, Jean ne sut plus que penser et s'en remit à l'homme pour lui prouver, par les paroles qu'il s'apprêtait probablement à prononcer, quelque chose qui le mettrait en confiance. 

– Docteur Van der Goes, psychiatre, dit-il avec un accent berrichon. Veuillez me suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   La pièce était plongée dans la pénombre que seule brisait une paroi vitrée, laquelle donnait sur une autre pièce attenante, trop éclairée par des néons de hangar à la puissance abusive pour la modeste superficie du lieu. Derrière cette glace sans tain, sous l'éclairage violent, se tenait un homme assis sur une chaise de fer, la tête penchée en avant. Les mains jointes entre les jambes, les doigts imbriqués les uns dans les autres, il semblait adresser un geste de prière à quelque divinité chtonienne qu'il savait se tenir à cet endroit précis, sous le carrelage, le béton, quelques kilomètres de terre et de roche en fusion. Peut-être la priait-il de venir défoncer le sol pour surgir dans la pièce et se saisir de son buste veule et abdiqué dans le creux de son poing gigantesque pour l'emporter à grande vitesse, en replongeant avec une fureur contenue vers les profondeurs de la terre, à travers la discontinuité de Mohorovicic, puis celle de Gutenberg jusqu'à quelque clairière infernale où, alors, elle déposerait sur un rocher, avec une surprenante délicatesse, son corps rendu flasque par la peur et la violence du voyage. Jean reconnut la nuque du métro.

   Van der Goes se planta devant la vitre, les poings sur les hanches et parla en regardant l'homme, comme si Jean n'était pas là.

– Quels sont vos liens avec cet homme ?

– C'est un ami, simplifia Jean.

– Quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois?

– Écoutez, dit Jean dont le scénario n'avait pas fait long feu. En réalité, je ne lui ai jamais parlé. Ce n'est pas vraiment mon ami. Mais, comment dire. Enfin, je me sens un peu redevable, bafouilla-t-il.

– Mais il vous connaît quand même ? fit Van der Goes en écartant les bras avec un mouvement de recul.

– Non.

– Est-ce que vous pouvez me dire ce que vous faites ici ? s'exaspérait Van der Goes en reculant de plus belle.

– Vous m'avez demandé de venir, je suis là, constata Jean avec froideur.

– Nous cherchons Orane Demassis car c'est la seule personne dont nous avons pu établir le lien avec ce pauvre homme qui a perdu la mémoire, exposa Van der Goes avec beaucoup  de concision, pas moins d'efficacité, mais un peu trop de volume sonore.

– La mémoire, répéta Jean.

– Si nous savons qu'il s'appelle Antoine Delf et qu'il connaît Orane Demassis, ce n'est pas parce qu'il nous l'a dit, c'est parce que nous avons fouillé son portefeuille. Nous l'avons récupéré alors qu'il divaguait dans les rues en parlant d'un livre qu'il avait perdu et qui contenait son futur, récapitula Van der Goes en lançant sa main droite dans les airs après " portefeuille " et " rues ", comme un conteur qui voudrait indiquer des lieux imaginaires.

– Son futur, fit Jean.

– Oui, son futur, dit Van der Goes irrité. Dites, vous comptez répéter la fin de chacune de mes phrases ?

– Dans un livre ? demanda Jean.

– Oui, il agrippait les gens par leurs chemises, continua-t-il, c'est vite devenu intolérable pour certains citoyens réfractaires au merveilleux. Nous sommes intervenus. Ici, j'ai pu l'interroger. Hélas, seul son livre l'intéressait. Ce livre qu'il avait perdu. Puis, je l'ai laissé se reposer dans une cellule où il a dormi quelques heures. À son réveil, il était aphasique. Il ne réagissait plus ni à la mention de son nom, ni à celle de son livre. Nous  espérions que voir un visage familier pourrait éveiller quelque souvenir. Mais s'il ne vous connaît pas, je suis désolé de vous dire, Monsieur…

– Kepler, compléta Jean.

– … que vous ne nous êtes d'aucun secours, conclut le psychiatre avec suffisance.

– En réalité, nous nous sommes bien parlé une fois, mais à ce moment-là nous nous savions pas qui nous étions. L'un pour l'autre, bien sûr. Est-ce que je suis clair ? redouta Jean.

– Non, pas le moins du monde, se fit un plaisir de répondre Van der Goes.

   Jean lui expliqua l'épisode de la piscine, puis de fil en aiguille, il voulut par souci de clarté mentionner ses rapports avec Antoine Delf dans leur cadre professionnel en précisant qu'il n'était pour rien dans la malchance de son prédécesseur, puis, une fois lancé, ceux aussi qu'il avait avec Orane Demassis en précisant aussi qu'il n'était pour rien dans sa rupture avec Antoine, ainsi que, pour finir, la raison de sa présence chez elle à cette heure tardive, alors qu'elle n'y était pas. Il était satisfait d'avoir raconté les faits avec franchise, et même assez content de lui à la pensée d'avoir terminé par l'explication de sa présence dans l'appartement, car c'était une information qu'il avait répétée auparavant de crainte que l'officier ne la lui demandât au téléphone, et qui, dès lors, avait déjà acquis une aisance, une clarté non négligeable pour la conclusion de son exposé, un peu long certes, mais nécessaire, pensait-il, pour mettre les choses au point avec ce psychiatre rétif et nerveux. Celui-ci l'avait écouté avec suspicion et comme contraint par une convenance sociale plus forte que lui et secrètement exécrée, à se taire pendant que Jean parlait.

– Je vois, fit-il. Puis, à mesure que son regard, s'écartant de celui de Jean, dérivait vers des espaces diffus où se tenaient ensemble la région du calcul, celle de la réflexion et de l'anticipation, lui vint l'idée qu'après tout, le visage de cet homme endormi aux explications baroques pourrait peut-être faire résonner quelque écho dans l'esprit désaxé de son patient.

– Vous dites que vous vous êtes déjà parlé ? continua-t-il.

– Oui, déclara Jean formel.

– Pas au téléphone ? Face à face ? C'est important qu'il ait déjà vu votre visage. Il a déjà vu votre visage au cours de cette conversation à la piscine ?

– J'avais le front caché par un bonnet de piscine et les yeux sous des lunettes, mais le reste était apparent, oui, détailla Jean.

– Bon, après tout, pourquoi pas. Ça ne coûte rien d'essayer. Et puisque vous êtes là, sembla déplorer Van der Goes.

– Puisque je suis là, souligna Jean, ravi que Van le psychiatre l'eût remarqué.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Le visage de Jean n'évoqua rien à la mémoire d'Antoine, qui, après avoir à peine levé la tête, reprit sa contemplation du sol. Jean s'assit en face d'Antoine, sur la deuxième chaise de fer, la troisième restant vide, quoique Jean eût l'impression que Van der Goes l'occupait sans pourtant s'y trouver physiquement car, après l'avoir introduit dans la pièce, il s'était éclipsé pour de pas interférer dans le processus délicat d'un éventuel mais peu probable, avait-il dit, recouvrement spontané de mémoire. Hésitant sur la meilleure façon de se présenter, Jean se pencha comme Antoine.

– La piscine, vous vous rappelez ? demanda-t-il avec un sourire de connivence qui disparut devant l'absence minérale de réaction d'Antoine. Puis, pressentant qu'il était plus habile de placer l'entrevue à un autre niveau, il changea de registre.

  J'ai votre livre, chuchota-t-il sur un air de confidence qui voulait mettre cette information à l'abri de la connaissance de Van der Goes.

Antoine ne réagissait pas.

– Vous l'avez oublié dans le métro, n'est-ce pas? Un livre noir sans titre.

   Alors qu'il inspira profondément, Jean put entendre que le cœur d'Antoine battait très vite. Jean eut soudain très peur. Antoine avait gardé les yeux cachés dans un halo obscur formé par la proéminence de ses bourrelets orbitaires. Sous les lobes frontaux, sièges de la réflexion et de la prévision, Jean redoutait de noirs desseins alimentés par une grosse veine palpitante sur la tempe gauche qui serpentait vers le sommet du crâne. Animées d'intentions contraires et indéchiffrables, les mains d'Antoine luttaient l'une contre l'autre dans un combat au corps à corps, dont rien ne permettait d'inférer l'issue.

– Vous voulez ce livre ? tenta Jean. Il est en sécurité, vous savez. Je peux vous l'apporter ce soir même si vous voulez. Dites-moi ce que vous voulez et je le ferai.

   Alors qu'Antoine relevait la tête, Van der Goes fit irruption dans la pièce. Il n'avait plus sa blouse blanche. Il portait des vêtements entièrement noirs et moulants.

– Monsieur Delf, reconnaissez-vous cet homme ? fit-il d'une voix trop forte en tendant un doigt maigre et légèrement tordu vers Jean. Cet homme s'appelle Jean Kepler, vous l'avez rencontré à la piscine. À la piscine, vous vous souvenez ? insista-t-il avec une brutalité que Jean ne parvenait pas à croire thérapeutique.

– Vous croyez que… , amorça Jean.

– Taisez-vous, l'interrompit Van der Goes, en lançant une main dans sa direction.

– Antoine, est-ce que vous connaissez Orane Demassis ? Antoine, est-ce que vous connaissez Orane ? Orane Demassis ? Antoine Delf ? asséna-t-il avec rapidité.

Immobile comme un veau promis au sacrifice, stupide, figé dans une sorte de supplication pétrifiée, Antoine se tenait sur la chaise de fer. Puis, se tournant vers Jean, le psychiatre capitula.

– C'est inutile. Venez, sortons, fit-il en se dirigeant vers la porte.

Jean le suivit jusque dans la salle d'attente cubique où, parvenu en son centre, Van der Goes s'arrêta comme s'il avait trouvé là le lieu approprié à ce qu'il allait lui dire et se retourna vers lui pour lui parler.

– Je crains fort que tout ce que nous pourrions tenter aujourd'hui ne serve à rien. Je pressens une amnésie psychogène partielle qui aura frappé une partie de ses souvenirs. Probablement due à une situation anxiogène liée à ce livre dont il m'a beaucoup parlé avant de s'endormir et de se réveiller tel que vous le voyez. J'ai cru comprendre que vous étiez en possession de ce livre, n'est-ce pas monsieur Kepler ? fit Van der Goes avec l'air innocent d'un juge.

– Oui, avoua Jean.

– Vous auriez dû me signaler ce détail. Vous devez absolument me l'apporter, ordonna-t-il avec autorité.

– Bien.

– Savez-vous quand Orane Demassis pourra venir ?

– Elle rentre dimanche soir, je peux la prévenir dès qu'elle arrive, proposa Jean.

– Faites, faites, enjoignit Van der Goes. Quant à vous, vous pouvez revenir avec elle demain pour une nouvelle confrontation, mais je doute que ce soit vraiment utile. Si quelque chose doit émerger de la confusion de ce pauvre homme, ce sera à la vue d'Orane Demassis. Quoi qu'il en soit, revenez pour me porter ce livre.

– D'accord.

– Non. Mieux. Il faudrait que vous me l'ameniez maintenant. Où est-il ? demanda le psychiatre soudain anxieux.

– Il est dans l'appartement d'Orane, sur l'île Saint-Louis, dit Jean surpris par tant d'empressement.

– Vous êtes venu en barque ? demanda Van der Goes.

– Pardon ?

– Je plaisante, clarifia-t-il.

– Ah, fit Jean.

– Vous êtes venu en voiture ?

– Non, à pied.

– Vous avez de quoi prendre un taxi ?

– Eh bien, en fait…

– Bon, je vais demander à quelqu'un de vous conduire. Ça ira plus vite. Vous allez chercher ce livre et me le ramener immédiatement. Et surtout – ça va vous paraître étrange – mais ne l'ouvrez pas.

– Ah bon, pourquoi ?

– Ce que cet homme m'a raconté avant son amnésie, me pousse à penser qu'il croyait, pour une raison qui m'échappe, que ce livre lui était personnellement destiné et que lui seul pouvait en lire le contenu. Il a beaucoup insisté sur ce dernier point qui, plus que tout le reste, le plongeait dans état d'inquiétude et d'agitation démesurées. Or s'il apprend que vous avez ouvert ce livre, il risque de subir un deuxième choc traumatique. Ce que nous ne voudrions pas, n'est-ce pas ? Est-ce que vous comprenez ?

– Bien sûr que non, approuva Jean. Enfin, je veux dire, oui je comprends que c'est une chose que nous ne voudrions pas. Mais comment s'apercevrait-il de quelque chose qui se passerait en son absence ?

– De tels troubles mentaux peuvent plonger ceux qu'ils touchent dans une sorte d'hyperesthésie mentale que les esprits trop facilement portés vers les explications surnaturelles, appelleraient de la clairvoyance. En réalité, les sujets sentent tout simplement avec beaucoup plus d'acuité certains signaux tout à fait tangibles, mais habituellement non perçus. S'il vous arrivait d'ouvrir ce livre pendant la nuit, demain lors de l'éventuelle nouvelle confrontation, Antoine Delf pourrait en prendre conscience malgré votre volonté de lui cacher ce détail, ou justement à cause de votre volonté de le lui cacher. Vous voudriez paraître naturel, ce qui est, comme chacun sait, le meilleur moyen de ne l'être pas, exposa Van der Goes.

– Pourquoi alors m'avoir parlé de tout cela ? Le meilleur moyen n'aurait-il pas été de me tenir dans l'ignorance de ce que vous craigniez, ou plutôt de ce qu'il craignait ? demanda Jean.

– Certes, j'aurais pu parier là-dessus, fit Van der Goes avec impatience. Ne sachant pas que c'était une chose que monsieur Delf redoutait, vous auriez pu consulter le livre sans avoir, lors de la confrontation, l'impression de devoir cacher quoi que ce fût. Mais c'était beaucoup trop risqué car comme vous m'avez déjà caché le fait que vous possédiez ce livre, je suis forcé de douter de vous, récita-t-il sans pédagogie.

– C'est dommage, remarqua Jean.

– C'est dommage, mais c'est comme ça. De plus c'est de votre faute. Et puis de toute manière, si vous aviez réfléchi à ce problème avec efficacité – comme je l'ai déjà fait –, vous vous seriez aperçu que lors d'une éventuelle confrontation, il aurait pu vous demander avec angoisse si vous aviez consulté son livre. Voyant son trouble, vous auriez menti. Il aurait senti votre nervosité, votre mensonge. Ç'aurait été très mauvais. Si sa mémoire le replongeait directement dans cet épisode douloureux auquel son amnésie lui a permis d'échapper, ce serait probablement fatal à sa guérison.

– Et s'il ne guérit pas ? s'enquit Jean

– S'il ne guérit pas ? répéta le psychiatre en laissant fleurir sous les arêtes de ses traits un sourire diabolique.

– Oui, si la confrontation avec Orane ne réveille aucun de ses souvenirs ?

– S'il ne guérit pas, Antoine Delf sera l'homme le plus heureux du monde car il aura droit à une deuxième vie toute vierge, prédit Van der Goes alors qu'une ombre de sarcasme passait sur son visage sec, anguleux, trahissant un sentiment trouble, mêlé, fait d'incrédulité, d'envie et de dégoût.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Jean entra à l'arrière de la voiture de police qui l'attendait devant le poste sans avoir vu le visage du conducteur. Pendant tout le trajet, l'homme ne dit rien, opposant à la présence de Jean, sa nuque droite, large et fraîchement rasée. Malgré les mouvements de la tête, la racine des cheveux gardait une coupe à angle droit. Les petits cheveux fins qui se font duvet en se rapprochant du cou avaient été impitoyablement éradiqués, comme l'indice honteux d'une vie révolue faite de tendresse, d'indulgence et d'approximation. La pilosité avait été soumise aux dures lois de l'hygiène, de la convenance et de l'inflexibilité, images voulues de la transparence de la profession policière, de la perfection de son fonctionnement et de l'intransigeance de ses agents. Dérobé même dans la réflexion du rétroviseur qui n'en renvoyait qu'une portion lisse de front blanc, le visage du conducteur se chargea dans l'imagination de Jean d'un poids démesuré. Tel, il pouvait n'avoir pas d'yeux, ni de bouche. L'horrible vision d'une tête sans visage se formait dans l'esprit de Jean, quand, à la faveur d'une légère rotation du cou, un morceau de nez pointu émergea, brisant ainsi l'insupportable et monstrueuse perfection ovoïde du crâne. Point d'yeux, ni de bouche, mais au moins un nez chez cet officier, comme la synecdoque de sa fonction qui exigeait un flair hyperdéveloppé, un mutisme opportun, et un certain aveuglement.

Dans la moiteur de l'habitacle, le calme de la nuit était taché d'apparitions radiophoniques, ésotériquement délivrées, images incompréhensibles d'évènements dispersés dans le gigantesque réseau de la ville, et qui parvenaient jusqu'à ce modeste point névralgique sous la forme de hiéroglyphes sonores, légèrement saturés, au ton redoutablement paisible et monocorde. Sous le crâne immobile, la traduction des codes se faisait en silence, avec professionnalisme, sans que, par la moindre réaction, aucune partie du corps attenant ne pût en trahir la nature.

   Voyant que l'homme utilisait le chemin le plus court pour accéder à sa destination, celui qu'il aurait demandé à un taxi d'emprunter pour réduire au maximum le prix de la course, Jean supposa qu'il avait été mis au courant par Van der Goes de l'adresse exacte où il devrait conduire l'individu sans lui adresser la parole. Et, de fait, parvenu jusque dans la rue du Temple, il fit glisser la voiture jusque devant l'appartement où il l'immobilisa au frein à main, actionna les warnings et descendit la vitre. S'il avait été fumeur, ç'aurait été le moment pour lui d'allumer une cigarette et de poser le coude sur la rainure de la portière. Or ne l'étant pas, cette soudaine absence d'activité donna malgré lui à cet homme en uniforme un aspect extérieur de désœuvrement, à sa nuque large et rasée un air d'insupportable vacuité et sa fonction le poids sans pitié d'une douloureuse inutilité.  

   Alors qu'il montait dans l'appartement, Jean ne pouvait s'empêcher de penser à cet être propre et discipliné, dont les pensées opaques, les motifs obscurs, la mécanique même de l'esprit lui resterait à jamais inconnus, clos sur eux-mêmes comme le plus grand des mystères. Il prit le livre et redescendit. Se dirigeant vers la voiture, il ne parvint pas à voir le visage du policier qui observait le côté opposé de la rue. Il monta dans la voiture tandis que l'homme remontait la vitre sans jeter la cigarette qu'il n'avait pas fumée, éteignait les warnings, baissait le frein à main, et repartait jusqu'au poste.

   Comme il l'avait promis à Van der Goes, Jean n'ouvrit pas le livre et le lui donna, après l'avoir attendu dans la même salle aux bancs de skaï gris et s'être de nouveau trompé sur la porte qui s'ouvrirait. Van der Goes avait surgi cette fois de derrière Jean, d'une porte dont la vue était cachée par une armoire. Svelte dans ses vêtements noirs, il s'était saisi du livre d'un geste agressif et était sorti de la pièce sans un mot, par une autre issue, celle d'où Jean avait cru qu'il allait arriver.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

             

             

             

             

             

             

             

            II

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"If i could go away, i would go far… "

            Blonde Redhead

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

   On avait prédit à Antoine Delf qu'un jour, il tuerait un de ses proches. Il n'en était pas revenu pas qu'à son époque de telles choses fussent encore possibles mais on le lui avait affirmé de telle manière qu'il avait été convaincu. Oubliant la leçon des anciens, il décida de déménager par sécurité. Il ne dit rien à personne, abandonna femme et enfants, puis s'en fut. Ne désirant pas particulièrement changer d'identité, il n'eut pas à nouer des contacts avec des faussaires en passeport, ni avec aucun professionnel de la disparition. Il ne cherchait pas réellement à commencer une nouvelle vie. Il cherchait à s'enfuir tout simplement, à fuir la personne qu'on lui avait prédit devoir tuer. Lui avait-on annoncé l'identité de la future victime ou était-on resté silencieux sur ce point, personne d'autre que Antoine Delf n'en savait rien, seul qu'il était au moment de la révélation.

   Ayant travaillé pendant la moitié de sa vie en tant que haut responsable dans une banque et ayant toujours eu, peut-être à cause de cela, plus le goût de l'épargne que celui du luxe, il avait suffisamment d'argent de côté pour acheter cette ancienne bergerie dans le massif du Vercors. Son poste facilita les modalités de clôture de son compte : il fit tout lui-même, un soir, après la fermeture, une fois que tous les employés étaient partis. Il ne prit pas un centime de plus que ce qu'il lui appartenait, mais il prit le tout en espèces. Il rentra chez lui, et fit sa valise en profitant de l'absence de sa femme. Il ne s'embarrassa pas de superflu. Quelques vêtements, quelques livres, quelques objets. Il saisit la photo de sa table de chevet où figurerait sa famille, l'observa, hésita une seconde à l'emporter puis la reposa à sa place. Il laissa la voiture dans le garage et les clés sur la table de la cuisine. Il n'écrit pas de mot. Sa disparition fut à l'image de sa vie : résolue, secrète et taciturne. Il ferma la porte derrière lui, mit les clés dans le pot de fleurs et marcha jusqu'à la gare de Lyon pour prendre le TGV de 20H30 qui le mena jusqu'à sa gare de destination, dans la Drôme. Un peu fatigué par le voyage, il commit sa seule erreur en s'inscrivant sous un faux nom dans un hôtel, mais se promit, alors que le lendemain, l'esprit plus clair, il réglait sa note, de ne plus recommencer de telles fantaisies inutiles, et que, de surcroît, il ne maîtrisait pas. Il prit un bus jusqu'à un village distant d'une centaine de kilomètres, puis retrouva Paul Gradignan, le propriétaire, avec lequel il avait arrangé un rendez-vous la veille pour aller ensemble jusqu'à la maison.

   Prétextant la fatigue du voyage et demandant à ce qu'il l'excusât, Antoine Delf lui laissa le soin d'entretenir la conversation qui porta essentiellement sur les qualités de la bergerie. Pendant la demi-heure de chemin de terre qui était nécessaire pour y parvenir en voiture, Gradignan mentionna le fait que deux heures de marche suffisaient pour revenir au village en coupant par la montagne. Suffisamment distante de tout autre habitation pour pouvoir y hurler sans être entendu, la bergerie était vendue avec un gigantesque terrain qui l'entourait jusqu'aux contreforts de parois rocheuses lesquelles, s'élevant jusqu'au ciel noir, formaient un grand cirque. Les orages y seraient définitifs, la végétation crépue, les visiteurs inexistants et les animaux sauvages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Quoique conscient que les premiers temps seraient difficiles, Antoine ne put s'empêcher de souffrir des dangers que son esprit s'ingéniait à former en collaboration avec la solitude, le silence et les soirs. Pendant quelques jours il resta assis, laissant errer son regard sur le sol, sur l'ameublement spartiate que l'ancien propriétaire avait laissé, parfois sur une branche furtive qu'une rafale de vent poussait dans l'encadrement de la fenêtre, parfois simplement sur ses mains posées sur ses genoux, comme des organes étranges au bout de tiges immobiles. La nuit, il entendait les souris courir, le bois craquer, le cri sévère d'un oiseau.

   Il ne prit conscience du bruit du torrent qu'au bout du troisième jour. À l'aube, en se réveillant, il l'entendit. Fort, si fort qu'il fut étonné de ne pas l'avoir entendu jusqu'alors, comme si l'eau s'était tue pendant les premiers jours, le temps de jauger le nouveau venu. Qu'avait-t-il bien pu faire de spécial pendant ces longues journées d'abattement pour qu'elle reprît son cours ce matin-là, il n'en savait rien.

   Il sortit de la bergerie, se tint un instant sur le seuil de la porte, laissa ses yeux s'habituer à la douce luminosité de ce jour clair, puis se dirigea vers le bruit liquide. Aurais-je pris la peine de l'entreprendre quand je m'étais retrouvé seul le premier jour, songeait-il, une exploration sommaire de l'étendue de son nouveau territoire m'aurait révélé l'emplacement, tout proche, de ce torrent au lit modeste mais au débit violent. Nul doute que, lors de sa description de la propriété alors qu'ils étaient montés ensemble en voiture, Gradignan avait mentionné cet avantage mais Antoine ne s'en souvenait pas. La fatigue qu'il avait feinte, se révélait donc moins factice que prévu ou, du moins, avait eu un effet réel sur sa mémoire. Un des seuls détails qu'il avait réussis à préserver de cette conversation avant son effacement quasi-total était la superficie de son terrain. Pour ses dimensions exactes, il devait se reporter au contrat, toutefois Gradignan lui avait donné un moyen simple d'en avoir un aperçu : à partir de chaque mur de l'habitation, et dans toutes les directions, deux cents pas le circonscrivaient, formant une figure approximativement circulaire et qui coïncidait, peu ou prou, avec les débuts de la déclivité des parois rocheuses.

   Tournant sur lui-même pour embrasser la totalité du panorama, Antoine apprécia le lieu, en même temps qu'il prit conscience de se trouver dans une sorte d'impasse naturelle. Pour quitter ce cirque, seul le chemin de terre semblait offrir une voie, mais Antoine se souvint aussi que le propriétaire avait parlé de deux heures de marche à travers la montagne pour rejoindre le village. Il existait donc un sentier qui lui permettrait de ne pas reprendre le chemin du premier soir. Antoine se promit d'arpenter la montagne jusqu'à trouver l'autre issue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Longtemps auparavant, alors qu'il vivait encore en ville avec sa famille, ses amis, il avait lu l'histoire de cet américain du XIXe siècle qui avait fui sa famille, ses amis, sa ville pour s'installer dans une forêt sauvage au bord d'un lac au Nord des États-Unis, vivant pendant deux ans une existence d'ermite. Quand il avait faim, il pêchait. Quand il avait froid, il brûlait du bois. Quand il avait chaud, il plongeait nu dans l'eau glacée. Comme dans la bergerie d'Antoine, il y avait trois chaises dans sa cabane : la première pour la solitude, la deuxième pour l'ami, la troisième pour la société, disait-il. Cette dernière servait peu car c'était justement la société qu'il avait fuie. La seconde, au lieu de l'ami, recevait le voisin qui le dépannait parfois en outils de première nécessité, mais qu'il n'aimait guère. Nul doute que seule la première remplissait l'office qu'il lui avait attribué.

   Tout vibrant de l'écho d'une critique enthousiaste, Antoine s'était procuré le livre. Lui le citadin qui n'avait jamais mis les pieds hors de Paris salivait à l'idée de cette vie simple, en harmonie avec la nature, purifiée de ses rapports mercantiles. Ce n'était pas une lecture qu'il eût avouée à la banque, ni même à sa femme qui ne l'aurait pas comprise. Mais il était de ces hommes qui, en regard d'une vie faite d'un seul bloc, tout entière fondue dans un dessein unique auquel ils sacrifient tout, opposent un grain de sable qu'ils chérissent secrètement, dont ils ne peuvent se passer et qui souvent, grippant la mécanique, causent leur perte, comme ces dictateurs cruels qui ne peuvent supporter de voir leur caniche souffrir. Pour être un excellent banquier, pour avoir une connaissance parfaite des rouages du système capitaliste et y avoir consacré toute sa vie active, il conservait cette folie intime qui le faisait rêver de vie dans les bois.

   Antoine avait été déçu par le livre. Comme tous les citadins, il avait une vision romantique de la nature. Il s'attendait vaguement à une sorte de mysticisme païen, à des contemplations, des soirs aux cieux roses, des ours bonasses, des fruits mûrs. Hélas, l'Américain avait rapidement pris conscience des nécessités d'une telle vie, et il avait abandonné ses promenades bucoliques, les trouvant bien futiles à côté de la faim, du froid. Très vite, des préoccupations de paysan désargenté surgirent dans ses journées de plus en plus longues. Il eut besoin de planches. Il eut besoin d'outils. Il eut faim. À l'approche de l'hiver, on le vit courir, fiévreux, à la recherche de quelques clous, comptant avidement ceux qu'il possédait déjà, tirant des plans sur ceux qu'il pourrait se procurer auprès du voisin. La nécessité dirigeait ses actes comme un cheval sévère. Les paragraphes se rétrécirent, des chiffres apparurent, des additions, des totaux. Ses méditations se transformaient en calculs. La forêt aurait raison de sa détermination, la ville longtemps haïe le verrait revenir avant que deux ans se fussent écoulés. Bien sûr, il dirait ne voir aucun échec dans son retour, et, en un sens, il aurait raison, la valeur de l'expérience persisterait. Mais, décevant les citadins, ennuyant les paysans, le livre resterait à l'écart, comme maudit, à l'image de la solitude qui avait servi à l'engendrer.

  Après un hiver passé à la bergerie, Antoine comprit ce qui lui avait échappé alors qu'il lisait le livre, le soir, dans son lit, quand sa femme était déjà endormie. Il comprit que la vie était faite de clous, de planches et de gibier. La vie est faite de pièges, d'appâts, de feu, de froid.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Au printemps, Antoine se ressaisit. Un matin, mal sous cette barbe qui le démangeait, il se rasa. Il prépara de l'argent et alla au village, à pied à travers la montagne. Ce sentier qui reliait la bergerie au village, il l'avait trouvé quelques jours après sa décision. C'était très simple. Le chemin de terre, la bergerie et le sentier formaient une ligne droite. Si le sentier semblait se diriger dans la direction opposée à celle qu'il avait cru être celle du village, il y menait en réalité plus directement. Seuls les méandres du chemin qu'ils avaient pris le premier soir pour venir furent cause de sa mauvaise appréciation des directions.

   Fendant la brume matinale, il partit du bon pas qu'avaient imprimé en lui ses longues randonnées sur les crêtes, à la recherche de gibier. Pensant qu'il en avait assez de manger des perdrix et de la roquette sauvage, il se décida à faire un potager. Chemin faisant, il vit un âne dans un pré. Il alla vers l'animal, tenta de le caresser. L'animal se laissait faire et Antoine s'émut de ce contact physique, le premier depuis des mois. Au paysan qui s'approchait, il proposa un prix indu que le vieil homme ne put refuser. Puis il continua sa route avec l'animal derrière lui, au bout d'une belle longe de cuir que le paysan lui avait donnée, en cadeau avec deux profondes sacoches. Au village, il ne vit pas les regards des gens sur cet homme bizarre avec son âne. Il emprunta la rue principale sans rencontrer une seule voiture. Arrivant à la graineterie, il attacha la longe de son âne à la rampe, sourit à la pensée d'un western puis entra dans le magasin. Tâche de te montrer humble face à ces êtres dont tu n'as pas l'expérience se disait-il, ne présume pas de ton pouvoir avec ces gens de la campagne. Sois prudent. Il demanda des conseils sur les meilleures choses à planter à cette période de l'année et quelque chose sur son visage ou dans sa voix empêcha le vendeur de se moquer de lui ou de lui poser la moindre question indiscrète. Il acheta des graines, quelques outils de jardinage, chargea le tout dans les sacoches de l'âne et remonta à la bergerie.

   En reprenant la rue principale en sens inverse, il remarqua un de ces commerces de village où l'on est sûr de trouver au moins un exemplaire de chaque chose de première nécessité. Il s'approcha, accrocha la longe de son âne à un panneau d'interdiction de stationner, flatta son museau, lui chuchota quelque chose à l'oreille et entra en passant à travers un rideau de perles grossières en bois brut. Il y avait des baguettes de pain, des tue-mouches en spirales pendus au plafond, de la presse, des bonbonnes de gaz, et un rayonnage dont la partie gauche était consacrée à l'alimentation, la partie droite à la droguerie. Il y avait une vendeuse ventripotente. La radio était allumée et une voix d'homme, parlant vite, y proposait des choses diverses à gagner pour peu qu'on répondît correctement à des questions qu'il posait. La femme forma un sourire franc à l'intention d'Antoine qui n'eut, en échange, rien d'équivalent à lui proposer.

 Comme il n'avait pas faim, il se dirigea vers le rayon droguerie ou il vit des piles électriques, des accessoires de cuisine, de couture, des bougies. Il y avait de la poussière et de la rouille sur les étagères métalliques. Des objets en métal, certains en bois, peu en plastique. Au bout du rayon surgit un chien petit, affublé d'un grelot, l'air d'un propriétaire ou d'un vigile. Antoine le négligea. Le chien s'immobilisa en fin de rayon et observa Antoine prendre un couteau de cuisine pour l'examiner. Le reposant de la main gauche, il en prit un autre de la main droite, plus petit, mais plus ouvragé, moins laid. Avec un manche en corne, une belle lame brillante, qui semblait dédaigner de se laisser recouvrir par la poussière omniprésente. Il le reposa aussi. Continuant en direction du chien qui ne bougeait pas, il remarqua quelques articles de papeterie. Des cahiers d'école pour les enfants du village, des crayons, des gommes. Le regard vague face aux articles de papeterie, Antoine pensa à l'Américain.

   Il prit un cahier et un crayon. Il planta son regard dans celui du chien qui, à mesure qu'Antoine s'était rapproché, avait incliné sa tête vers le haut pour pouvoir continuer à regarder son visage sans devoir faire de pas en arrière. Puis, il fit demi-tour et se dirigea vers la caisse. Brusquement, avant de quitter le rayon, son bras gauche se tendit comme malgré lui pour prendre le couteau à manche de corne et le cacher dans la profonde poche pectorale de sa combinaison kaki de chasseur, une tenue qu'il avait trouvée dans la remise de la bergerie. Il jeta un coup d'œil en arrière et vit que le chien l'observait toujours. La femme n'avait rien remarqué, elle ne lui parla pas, elle continua à lui sourire même après qu'il avait payé son cahier et son crayon, le regardant s'en aller avec son âne dans la rue principale. Puis, quand il eut disparu de son champ de vision, elle s'arracha à la contemplation de la rue ensoleillée pour se replonger dans la semi obscurité du magasin qui lui parût bien sombre en comparaison de la luminosité extérieure. Progressivement elle parvenait à distinguer les formes et les couleurs, et dans ce lent éveil des choses, les yeux brillants et graves du chien qui s'était planté devant elle pour la dévisager surgirent comme deux pointes de phosphore au milieu de la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Le printemps réchauffa son humeur. L'âne brisa sa solitude. Le potager occupa ses journées. Il vécut de longues et épuisantes journées géorgiques à la fin desquelles il s'écroulait sur son matelas, dormant déjà avant que sa tête ne touchât l'oreiller. Délaissant ses sessions de braconnage dans la montagne, il se concentrait sur la production de légumes. Ses anciens collets à perdrix servirent à attacher ensemble des roseaux pour former des tuteurs à tomates. Regardant les végétaux pousser, il apprenait une autre forme de patience – plus chaste – que celle qu'il employait à attendre la truite, pêchant pendant des heures au trou d'eau, dans la combe. L'objet et le seuil de sa satiété se modifièrent. Il se contentait de peu. Avait de moins en moins faim.

   Après l'avoir employé à retourner un rectangle de terrain avec le soc qu'il avait trouvé dans la remise, il ne trouvait plus aucune mission pour l'âne.  Et s'il le faisait transporter des pierres ou tirer un tronc, c'était plus pour le distraire qu'autre chose. Mais voyant que l'habitude de l'inactivité rendait plus difficile son obéissance, coûtant plus d'efforts à Antoine que ce qu'il en aurait fourni pour faire lui-même le travail, il le laissait peu à peu vivre une vie d'animal domestique et oisif, se satisfaisant de sa simple présence. L'âne passait alors de longues heures à regarder le sol, immobile au fond du pré. Reniflant la grosse pierre moussue, promenant  alentour son grand regard paisible. Parfois, il brayait en s'agitant. Il trottait nerveusement un tour ou deux dans le pré puis lançait une ruade, comme à l'orée d'une insurrection, comme si des grappes de griefs vagues et informés à l'égard du pré, de la pierre, du ruisseau s'échappaient de son crâne, voltigeant autour de lui en essaims compacts, dessinant dans le ciel des formes noires et ondulantes, aux motifs obsessionnels, hypnotiques. Le remarquant, Antoine redressait son dos avec une grimace de douleur, tout rouge de s'être penché sur les allées de semis, et il l'observait avec étonnement, puis, l'habitude venant, avec un sourire. Presque humaines à beaucoup d'égards, ces sautes d'humeur n'en avaient pas moins la froide indifférence, l'auguste cyclicité et la terrible obstination des mouvements météorologiques. Quoique incoercibles, elles ne manquaient pourtant jamais de s'affaiblir au bout de quelques minutes, laissant l'âne pantelant et confus. Il retournait vers son angle de pré, doucement, la tête penchée, comme pour tenter de faire oublier ses emportements involontaires. Alors, Antoine retournait à ses semis, profitant de cette interruption pour s'agenouiller et soulager son dos qu'il prenait conscience d'avoir gardé inutilement courbé jusqu'alors, car rien ne l'empêchait de se mettre à même le sol, sinon d'anciennes craintes de se salir qui furent longues à disparaître, mais qui disparurent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Et puis, une nuit d'août, après un cauchemar, Antoine se réveilla en sueur, croyant que la bergerie était en train de brûler. Poussé à son point de saturation, le fracas de la pluie se confond avec le crépitement d'un incendie, le bruit de l'eau et le bruit du feu deviennent impossibles à distinguer. Quelques secondes d'attention ne suffirent pas pour dissiper ses doutes. Il dut se lever et regarder par la fenêtre pour s'apercevoir qu'il s'agissait d'un violent orage. S'il pouvait en douter, une terrifiante déflagration du tonnerre lui en donna la meilleure preuve. La bergerie semblait au milieu d'un torrent, tant le volume d'eau qui rebondissait sur le sol ne pouvait être absorbé par la terre rassasiée. Même les montagnes avaient disparu derrière un rideau liquide. Sous ce déluge, seuls les murs de la bergerie rappelaient qu'il existait dans ce monde autre chose que l'état liquide mais ils étaient battus d'une telle force qu'Antoine avait l'impression que la pierre elle-même fondait comme du sucre sous l'assaut de la pluie. Il s'inquiéta un peu pour le potager, se dit qu'il aurait peut-être dû faire quelque chose pour le protéger, mais prenant vite conscience qu'il était impossible de faire quoi que ce fût, il se résigna.

   Intranquille, il ne pouvait pas se rendormir. Un goût métallique montait dans sa bouche et il sentait dans ses membres les séquelles de cette peur primitive des premiers habitants de la terre. Il croyait pouvoir se figurer le désarroi de ces malheureux pionniers qu'une telle furie des éléments avait dû plonger dans l'horreur absolue.  Il se disait qu'une telle violence ne pouvait durer et qu'il fallait que quelque chose de grand se brisât pour mettre fin à cette apocalypse. Puis le cours de sa pensée se tarit peu à peu pour ne laisser couler qu'un mince filet de raison d'où il ne pouvait plus extraire que des balbutiements " c'est pas possible, c'est pas possible ". Puis " c'est incroyable ". Abruti par le déchaînement du ciel, il ressassait ces miettes de pensée comme un vieil homme gagné par la sénilité roule dans son cœur un grief ancien jusqu'à succomber à l'hypnose du mouvement obsessionnel, ne plus penser à rien et regarder dans le vide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Le lendemain de ce jour-là, Antoine se sentit trop faible pour travailler la terre, n'ayant pas dormi pendant l'orage qui avait duré toute la nuit. À l'aube, voyant qu'il ne pouvait ni dormir ni être d'aucun intérêt au potager, il erra sur la terre détrempée jusqu'au bord du torrent dont le lit avait tant gonflé qu'il menaçait de déborder. L'eau brune roulait avec fureur, arrachant des branches mortes comme des fétus. L'âne qui s'était abrité sous le préau de la remise pendant la nuit semblait abattu, exténué par la violence de l'orage. Le potager avait souffert, mais Antoine n'avait pas le courage d'entreprendre les réparations tout de suite. Le ciel était resté gris, encore lourd d'humidité et il  craignait que la pluie ne recommençât. Il rentra dans la bergerie, s'assit à sa table et sans savoir ce qu'il s'apprêtait à faire, sortit du tiroir le cahier et le crayon. Il les posa devant lui. Il regarda ses mains burinées par le soleil, les ongles noircis par la terre. Des ongles cassés, d'autres trop longs qu'il ne prenait plus la peine de nettoyer. Il pensa qu'il n'avait jamais eu autant de blessures sur ses mains dans toute sa vie. Les ronces les avaient écorchées, les manches avaient transformé leurs paumes en grands cals jaunâtres, l'effort avait grossi leurs articulations. L'habitude de l'exercice avait modifié leur position de repos en donnant à leurs rares moments d'inactivité une décontraction, un naturel qu'elles n'auraient jamais connus à la banque. Il se souvint de ses premiers jours à la bergerie où ses mains lui avaient semblé des choses mortes plantées au bout de ses bras. Les organes de quelqu'un d'autre greffés sur son corps. Les mains d'un étranger. Ce matin-là, cette impression avait disparu, il sentait que ses mains étaient devenues adultes. Elles avaient creusé la terre, répandu le fumier, cueilli les fruits de plantes dont elles avait planté les graines. Elles avaient caressé le museau de l'âne, lui avait donné de l'herbe, avait retiré les échardes qui se plantaient parfois sous ses sabots. Elles avaient brisé les vertèbres, écrasé les poumons, retiré les viscères ou les écailles des animaux. Elles avaient entretenu des feux, s'étaient brûlées avec des braises, s'étaient noircies au charbon. Elles avaient protégé ses yeux du soleil d'été. Elle avaient connu le froid, le feu. La pierre, le bois, la terre. L'eau du torrent.

   Alors qu'il travaillait encore à la banque, Antoine avait souvent voulu écrire un livre comme dans une grotte, un livre qui se lirait dès lors comme dans un désert. Un livre où il ne serait pas question d'objets, ni de rapports humains. Un livre où, tout au plus, évoluerait un personnage, ou même pas de personnage du tout. Seuls compteraient les éléments, le vent, les lieux, la nuit, l'apparition du jour. Mais jamais il n'avait su comment commencer ce livre qui n'existait pas et qui n'existerait probablement jamais. Jamais, il n'avait réussi à écrire le premier mot de cette histoire qu'il ne connaissait pas mais qui l'obsédait. Il avait pris la conscience pénible de devoir renoncer à cette idée folle qui lui semblait pourtant si proche de lui.

   Il est temps de plonger tes mains dans un élément plus impondérable que l'air, plus salissant que la terre, plus dévastateur que l'eau et plus mortel que le feu, songea Antoine dans un élan solennel gâché par la conscience claire, fulgurante et simultanée qu'il en prenait de l'aspect grotesque. Il est temps pour toi de te frotter à un outil plus dangereux que la faux, plus épuisant que la pioche. Il est temps pour toi de prendre ce crayon et d'écrire. Inclinant sa tête vers un coin du plafond, il porta son crayon à sa bouche. Soudain conscient de la théâtralité d'une telle attitude, il y renonça en se penchant sur la table en bois, le front dans la main gauche, la mine de carbone en contact avec le papier. Il était prêt.

 

            Les prévisions de Martha Kepler

     

GÉMEAUX 21/05 - 21/06

1er décan.

AMOUR : Ce que vous vivez affectivement peut vous paraître injuste. La roue tourne. Bon courage !

CHANCE : Les projets qui ont le soutien de Mercure et Jupiter sont évidemment les plus expansifs. Mais attention à Mars qui vous pousse à l'imprudence.

SANTÉ : Les célibataires natifs du 3 mourront en fin de soirée assassinés à l'arme blanche.

 

 

   Joachim Daumes était un homme du matin, pour qui les choses avaient toujours été plus claires en début de journée. Il n'était pas de ceux que de laborieuses heures de préparation aidaient à éveiller la lucidité. Il était de ceux dont les capacités intellectuelles s'amenuisaient avec la course du soleil, là-haut dans le ciel, et n'étaient jamais plus efficaces que lorsqu'il lisait son journal, ici, sur terre, à l'aube. Le reste de la journée n'était que le lent déclin de son organisme que sept heures de sommeil approximatif suffisaient pourtant à régénérer toutes les nuits. C'est pourquoi il réglait toujours ses affaires importantes le matin et c'est pourquoi aussi il évitait de lire le journal comme d'autres, le soir, au lit. D'ailleurs, curieusement, sans le vouloir ni même s'en apercevoir, il avait fait de cette particularité comme une sorte de principe d'hygiène morale et s'était rapidement détaché de ceux parmi ses amis qui ne vivaient que la nuit, ou simplement le soir. Il n'hésitait pas à les mépriser quand de son œil rouge et mi-clos, il les regardait se préparer pour sortir dans les bars. Même, depuis quelque temps, il ne côtoyait plus que des gens du matin auxquels il lançait ses bonjours plein d'entrain lorsqu'il allait chercher son journal ou lorsqu'il faisait sa promenade. Joachim était un homme aimable qui le savait et pensait donner de son amabilité un preuve renouvelée par l'entrain de ses bonjours.

   Son monde s'était peuplé d'éboueurs, de boulangers, de kiosquiers. Il connaissait le calme de l'aube, la fraîcheur des rues, le sommeil des autres. Il y trouvait ce qu'il voulait, matière à penser, parler, rêver un peu puis il rentrait vite dans son appartement. Vers onze heures, midi, il s'essoufflait et tombait dans une léthargie qui se prolongeait dans l'après-midi, s'aggravait en début de soirée et l'envoyait au lit au crépuscule, bon à rien. Certains se seraient inquiétés, auraient bien trouvé une maladie tropicale là-dessous, se seraient lamenté. Joachim non qui, depuis son installation dans le quartier n'en avait jamais bougé, sauf une fois pour aller se baigner à la mer d'où il était effectivement revenu avec un rhume, mais rien de grave. Joachim Daumes savait s'accommoder de ce qu'il appelait son destin. Du moins le pensait-il jusqu'à ce que ce jour-là il lût l'horoscope cruel de cette Martha Kepler.

   Il relit le journal avec attention en sentant déjà comme une défaite car relire c'était un peu avouer qu'il aurait pu s'être trompé. Il doutait de sa première lecture, lui qui avait l'esprit extrêmement clair en début de journée, lui l'homme du matin. Il cherchait dans le reste des prévisions un indice qui lui aurait permis d'y voir un peu plus clair dans ce mystère.

"Ce que vous vivez affectivement peut vous paraître injuste ". Si c'était d'Orane que Martha Kepler voulait parler, elle avait vu juste, car après deux nuits passées chez lui, Orane était partie, sans laisser de mot ni de numéro. De son propre chef, ce n'était pas Joachim qui l'avait chassée. Il l'avait rencontrée le samedi précédent dans le métro. Joachim avait été étonné de voir avec quelle facilité elle était venue chez lui en plein après-midi et avec quelle rapidité ils avaient fini au lit tous les deux, alors qu'il faisait encore jour et que rien, comme l'obscurité ou le taux d'alcoolémie, ne pouvait expliquer son impressionnante facilité. Ils avait passé le week-end ensemble et lundi matin elle avait disparu avant même qu'il ne se réveillât, alors même qu'il voulait la connaître un peu plus. Par exemple, il ne savait même pas ce qu'elle faisait dans la vie. Il avait eu quarante-huit heures pour lui poser cette question, mais probablement trop occupé, il l'avait oubliée et maintenant elle lui tenait à cœur. Il aurait bien voulu bien savoir.

   Si ça n'avait tenu qu'à Joachim, Orane aurait été encore avec lui, ici, assise dans la cuisine, ou peut-être là, couchée dans la chambre à côté, car il était tôt. Il lui aurait lu les quelques lignes absurdes de cet horoscope  amoureux et ils auraient bien ri tous les deux, avec la secrète satisfaction d'être les exceptions heureuses d'un malheur auquel ils se défendaient de croire. Mais, peut-être l'horoscope aurait-il été différent si Orane ne l'avait pas quitté. Peut-être l'horoscope aurait-il été à l'image du bonheur que tous deux seraient en train de vivre si elle avait été encore là. Avec lui, assise dans la cuisine ou couchée dans la chambre à côté.

   Tentant d'oublier son souvenir encore frais, il ne parvenait néanmoins pas à chasser l'image d'Orane nue dans son lit. Très naturellement, sans complexe, voyant qu'il était plus ou moins question d'elle, l'image très nette avait surgi de la mémoire de Joachim, et jouait maintenant des coudes pour y prendre une place disproportionnée. Et la vision d'Orane nue dans le lit de Joachim devenait vite, par le cours mélancolique que les évènements imprimaient à sa pensée, la vision prophétique d'Orane nue dans le lit de X. Car plutôt que par son charme, Joachim s'était persuadé que la facilité avec laquelle Orane était venue dans son lit s'expliquait par une obscure loi cyclique qui la poussait à tomber dans les bras du premier inconnu qui l'abordait le samedi après-midi. Ainsi surgit X. que Joachim ne connaissait pas mais qu'il n'imaginait que trop bien, avec une aisance désagréable, beaucoup trop d'aisance.

   Devant l'insolence de l'image, Joachim préféra couper court pour échapper à des pensées qui devenaient douloureuses et malgré lui, se rabattit sur l'idée de la roue. La roue tourne, affirmait Martha. Cette roue qui tournerait  mettait du baume au cœur faible de Joachim. Cette image de la justice en mouvement, ludique un peu, lui convenait. Il l'imaginait grande avec d'innombrables petites nacelles comme à la foire et qui traverserait une région sombre (en bas) et une région lumineuse (en haut). Il avait beau se dire que son imagination n'avait vraiment rien d'original, il ne parvenait pas à trouver mieux : il décora un peu les nacelles avec du tissu rouge orangé, tenta de placer un forain dans un guichet, une main toute-puissante sur un levier, mais il butait sur le visage à lui donner et abandonna vite avec la conscience d'exécuter une piètre diversion.

   "Les projets qui ont le soutien de Mercure et Jupiter… ". Joachim ne s'était jamais posé le problème de la vie en termes de chance. Les évènements survenaient comme des vagues dont il ne se demandait jamais la provenance, sachant qu'elles venaient de l'horizon. Ils le submergeaient, lui faisaient craindre la noyade, puis le rejetaient immanquablement vers la surface tout en disparaissant sur le rivage. Au début il s'était inquiété : naïf, il avait cru mourir. Puis il avait bien vu que toujours il en réchappait. Alors maintenant il les laissait venir en les attendant avec l'assurance de l'homme qui en a vu d'autres et qui sourit à la pensée de ses anciennes craintes. Du reste, trop peu familier avec les obscures puissances des astres, il ne comprenait pas en quoi Mercure et Jupiter auraient pu l'aider. Ni comment Mars aurait été capable de l'empêcher de faire quoi que ce fût. En plus d'être aimable, Joachim était un homme qui se disait libre et, en tant que tel, conscient de ne jamais mieux éprouver l'étendue de sa liberté que dans l'adversité. Mais un éventuel combat contre les astres dépassait les limites de son imagination dont on a déjà eu la preuve du caractère capricieux, pouvant donner toute son énergie dans des tâches qu'on ne lui avait jamais commandées et une incurable paresse quand il s'agissait de satisfaire les désirs de son hôte.

   Et de fait, malgré lui, et pensant que déjà ça va trop vite, il imagina la scène. Un beau couteau extrêmement pointu et aiguisé, avec un manche en corne. Il ne sentirait rien quand la pointe rentrerait dans son ventre. Soulevant sa chemise, il regarda l'endroit, le toucha avec attendrissement. Elle rentrerait du côté gauche, percerait les intestins – comment faire autrement ? –, sans doute le foie, peut-être le fond d'un poumon si le geste est vigoureux. Joachim tomberait en arrière et mourrait lentement d'un hémorragie, les mains serrées autour de la blessure, comme pour l'encadrer et mieux la voir, ou comme pour l'arracher et la jeter au loin. Il aurait la bouche crispée dans un cri muet qui ne sortirait pas, les yeux incrédules, puis un voile de brume l'envelopperait et ce serait la fin. Effectivement, ça allait beaucoup trop vite, il devait parler à cette Martha Kepler.

 

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*   *

 

  Le plus simple c'était de prendre le problème à la source et de se rendre directement dans les bureaux du service de rédaction. Après tout, Joachim se faisait peut-être du souci pour une simple coquille, ou une mauvaise blague de pigiste sous-payé qui aurait saboté l'impression. Oui, c'était sûrement ça. Il lui suffirait de rencontrer l'astrologue pour que celle-ci – à peine surprise comme si de telles prédictions restaient possibles mais seulement dans le cadre de services plus personnalisés –, le rassurât en corrigeant d'un coup de stylo l'exemplaire erroné. Puis avec toutes ses excuses, elle l'enverrait avec un bon pour un an d'abonnement gratuit vers le services des abonnés. Que Joachim refuserait car il aimait marcher jusqu'au kiosque, le matin, mais là n'était pas la question. Il apprécierait le geste et oublierait vite l'incident pour se replonger dans les rapports courtois qu'il avait toujours eus avec ce journal d'habitude si rassurant, si douillet dans sa description des malheurs d'autrui. Toujours d'autrui, jamais de soi. C'était d'ailleurs une des causes directes de sa fidélité à ce quotidien. Nul doute que si, comme ce jour-là, ses petites misères étaient étalées chaque jour noir sur blanc, Joachim se serait tourné vers la concurrence et aurait choisi un autre journal où il n'aurait plus été question de lui. Il n'achetait pas le journal pour qu'on lui annonçât sa propre mort,  il achetait le journal pour qu'on lui annonçât qui d'autre que lui était mort la veille. De toute évidence, il y avait eu une confusion.

   Il ne se gênerait pas pour faire part de son indignation à l'auteur de cette plaisanterie. Car, à force d'y penser, il parvenait vite à se persuader qu'il s'agissait effectivement d'une plaisanterie et qu'en l'occurrence, une saine et vigoureuse indignation était de mise. Dès lors, outré, il se sentait mieux. Il avait vite évacuée la stupeur – émotion improductive – pour s'atteler à mettre sur pied une belle colère qui occupait toute son énergie matinale et qu'il regardait avec gratitude. Fort de celle-ci à peine atténuée par le plaisir de marcher sur les grands boulevards – ou plutôt aidée par lui, la colère et le plaisir se soutenant l'un l'autre –, il parvint jusqu'à l'immense immeuble vitré.  Avant d'y entrer il tenta de d'apercevoir les journalistes penchés sur leurs ordinateurs, mais l'horizontalité du soleil matinal faisait se refléter sur les vitres l'image du boulevard, des maisons d'en face et des passants. Se mêlant à la surface des fenêtres, la scène extérieure et la scène intérieure se confondaient trop pour qu'il réussît à différencier l'une de l'autre et s'il devinait quelques formes humaines ou mobilières, c'était plus le fait de son imagination que de son observation. Il n'osait pas coller  son visage à la vitre et se créer un petit cabinet obscur en mettant ses mains en œillères pour y voir plus clair. Pourquoi aurait-il fait cela d'ailleurs.

  Généralement, l'accès aux étages supérieurs de ce genre de bureaux est soumis à deux conditions : soit on possède le badge donné à tous les employés de l'immeuble, soit on est attendu dans un service quelconque pour une raison quelconque. Joachim ne satisfaisait ni à l'une ni à l'autre de ces conditions mais il se rassurait en pensant que son journal qu'il tenait serré dans sa main agirait comme un sésame et changerait l'expression obtuse de la réceptionniste en un sourire permissif sous lequel il pourrait se diriger lentement et légalement vers les ascenseurs, délivré du stigmate mystérieux qui avait déjà autorisé le vigile à le dévisager avec une brutalité à peine contenue. Face aux personnes investies du moindre pouvoir, Joachim se sentait devenir liquide, vulnérable, comme déjà coupable. Le moindre concierge ou garagiste pouvait faire de lui n'importe quoi pourvu qu'il en appelât à d'occultes évidences et contre lesquelles Joachim s'était toujours senti totalement démuni, n'ayant rien de suffisant à opposer à la lointaine mais toute-puissante rumeur de la légalité. S'il avait été chef d'État, il aurait remis les clés du pays aux mains de l'ennemi pour peu que celui-ci lui dît que c'est le règlement. C'est pourquoi il appréhendait le premier gardien de cette longue hiérarchie supposée mettre les hauts dirigeants à l'abri des futiles et perpétuelles sollicitations de la masse ignorante. De plus il craignait que les doutes qu'il tenait pourtant à l'abri de son esprit, ne parvinssent par quelque obscur véhicule à la connaissance de la réceptionniste car de tout temps Joachim s'était inquiété de surprendre dans les propos des gens qui l'entouraient des indices laissant supposer qu'ils avaient une vision claire de ses pensées les plus secrètes. Néanmoins, il se savait fort d'un avantage certain et pour s'assurer de toujours le posséder, il vérifia discrètement que l'horoscope n'avait pas changé avant de s'adresser à la femme qui se tenait au standard. "…assassinés à l'arme blanche ". Parfait. Tout était en ordre.

  Joachim s'attendait à ce que le visage de la réceptionniste prît un modelé humble, tout en retenue et prévenance face aux explications de cet homme qui pourrait être son père,  or ce fut tout le contraire car son jeune âge semblait commander une arrogance soutenue par les pouvoirs limités mais extraordinairement efficaces que son poste lui conféraient, une intransigeance entretenue par les occasions de plus en plus nombreuses qu'elle avait de refuser les requêtes des gens qui se présentaient à son comptoir, et un manque de coopération attisé par le vigile, lequel embauché depuis peu et languissant de pouvoir faire une démonstration de ses talents, n'attendait qu'un esclandre au cours duquel, ramenant au calme un excité, il pourrait couronner ces six semaines de drague acharnée avec celle qu'il appelait, en aparté, " la petite bombe de l'accueil ". Cette histoire s'annonçait plus compliquée qu'il n'y paraissait et, soupirant en s'apprêtant à parler, Joachim avait déjà dans la voix comme l'annonce d'une capitulation.

 – Je peux vous aider ? s'enquit la réceptionniste sans évidemment s'apercevoir de l'involontaire ironie des formules de politesse qui ne se doutent jamais de ce qu'elles recouvrent.

– Vous n'imaginez pas à quel point, avoua-t-il, et comme elle fronçait les sourcils en entendant cette réplique si différente de son quotidien, et qui ne faisait que la conforter dans l'attitude soupçonneuse qu'elle avait déjà adoptée, il se dépêcha de préciser, sentant le souffle du vigile se rapprocher.

– Oui.

   Et alors qu'il avait pensé cacher la nature de sa visite aux subalternes pour ne se confier qu'en dernier lieu à la personne entre les mains de laquelle il pensait que résidait son sort, il expliqua toute l'histoire comme malgré lui, s'étendant sur des détails inintéressants ou intimes, comme si un autre que lui avait décidé de tout dévoiler alors qu'il assistait, impuissant, à la révélation d'un secret honteux ; car il arrive souvent que l'attitude qu'on avait prévu d'adopter avec quelqu'un, on la trahisse complètement au moment où il s'agit de la mettre en pratique, comme si l'extériorisation d'un plan mûrement réfléchi était soumise à des lois capricieuses et qui n'ont rien en commun avec notre propre volonté, comme des rafales de vent qui, au moment où il décide de sauter dans le vide, feraient vriller et tomber n'importe comment le parachutiste qui avait pourtant pris soin de se concentrer et de se figer sur une position précise pendant sa préparation dans l'avion.

   Anesthésiée par des mois de cours normal des choses, la réceptionniste ne savait comment réagir face à l'incongru. Réexaminant le journal plusieurs fois, elle perdait de sa verve et cherchait sans la trouver dans le maigre éventail de ses attitudes professionnelles, celle qui aurait convenu le mieux. Désorientée, elle se tournait – et c'était déjà l'aveu d'un échec – vers le vigile qui venait subrepticement de s'éclipser, ayant tout entendu de cette histoire qui dépassait sa force intellectuelle et vite compris que sa force physique n'était pas requise. Plus mobile que la réceptionniste, il avait pu se soustraire au regard éploré de Joachim qui se sentait plus sûr de lui maintenant, comme s'il était un bloc d'absurdité devant lequel il n'aurait pas été possible d'éviter de perdre la face. C'était lui qui allait mourir, et, comme c'est souvent le cas, c'était eux, les vivants, qui étaient embarrassés. Soudain mesquin comme s'il avait senti dans cette mesquinerie la plus haute quantité de vie possible à savourer dans une telle situation, plus haute que celle que la gentillesse aurait pu lui donner, il insista, pressa la jeune femme, se prépara à se scandaliser. Très vite, comme prévu, elle céda et, articulant les numéro de l'étage et du bureau où Antoine pourrait se rendre pour obtenir de plus amples informations, il sentait dans son ton l'amertume de la défaite et la sagesse qui lui succède. Peut-être comprenait-elle qu'en ce jour étrange une nouvelle épreuve lui avait été envoyée repoussant plus loin les limites de sa fonction qu'elle croyait figées, et se félicitait-elle de cette occasion de parfaire sa connaissance du métier, méditant sur une meilleure réaction à l'avenir.

  Encore, toutefois, sous le coup du regard réprobateur du vigile qui avait resurgi et l'observait comme pour bien lui signifier que si son histoire à dormir debout avait pu gagner la crédulité d'une jeune réceptionniste, elle n'entamerait jamais le bloc de méfiance indifférenciée que sa propre expérience avait sédimenté autour de lui (et qui lui commandait de ne jamais vraiment absoudre quiconque se fût attiré – comme une fois pour toutes – le stigmate d'individu douteux), Joachim monta dans l'ascenseur pour accéder au dernier étage. C'était là-haut que se trouvait le bureau de la personne qui pourrait, lui avait-elle dit, le renseigner.

   Les quelques instants qu'il passa seul dans la machine lui firent redouter comme à son habitude un dysfonctionnement à la suite duquel il se plut pourtant à imaginer les différentes options qui se seraient offertes à lui, les différents dangers qu'il aurait pu affronter, les différentes difficultés dont il aurait pu sortir vainqueur, les différents exploits physiques qu'il aurait pu réaliser. La lenteur de l'appareil le lui permettant, il alla loin dans son scénario et imagina d'improbables changements d'attitude de la part du vigile et de la réceptionniste, peut-être un amitié avec lui, un rapport sexuel avec elle. Prenant conscience de fabuler, il se calma et adopta une attitude de soumission au cours des évènements.

   Hélas, tout se passa normalement et le véhicule remplit froidement son office, indifférent aux constructions mentales de Joachim qui était déjà prêt à sortir par la petite trappe dans le plafond pour se hisser à la force des bras le long du câble en acier, mais qui, faute de mieux, s'engagea maintenant, à l'ouverture des portes, dans un couloir plus étroit qu'il ne l'aurait cru. Alors que lui venait à l'esprit l'image de deux personnes corpulentes qui auraient beaucoup de mal à s'y croiser, il buta un peu sur la suite à lui donner, puis l'abandonna sans y avoir trouvé de solution, comme on laisse tomber un papier gras avec une feinte nonchalance qui cache en réalité la mauvaise conscience d'avoir négligé de chercher une poubelle.

   Il était surpris par le calme des bureaux – dans lesquels, sans y pénétrer, il n'entendait aucun bruit – car il s'était plu à imaginer cette effervescence des services rédactionnels où des gens pressés, courraient dans tous les sens plus que ce qu'ils n'écriraient, aiguillonnés par la fuite du temps et par ce sentiment vif du présent que les exigences d'un tout quotidien commandait sans doute. De même, il était déçu par l'absence de grande salle commune où tous les postes des journalistes communiqueraient dans un gigantesque brassage de l'information, les rares bureaux, dans les coins, étant réservés à des postes de décisionnaires pour qu'ils pussent y prendre leurs décisions à l'abri des regards, derrière des stores, dans des fauteuils en cuir noir. Continuant sa recherche du bureau que lui avait indiqué la réceptionniste, Joachim pensa qu'il était temps pour lui de cesser de croire les informations qu'il trouvait dans les films et décida sur le champ de refondre sa représentation d'un service de rédaction à l'aune de son expérience immédiate. Ici, longs corridors étroits et portes insolemment fermées.

   Parvenu à la porte portant le numéro mentionné par la réceptionniste, il frappa trois coups en pensant que trois coups c'était la mesure idéale entre les deux coups de l'ami et les quatre de l'huissier. Entre le moment où il venait de taper à la porte et celui où l'on viendrait lui ouvrir, dans ce court laps de temps, et malgré sa brièveté, il s'ennuyait en même temps qu'une sourde excitation l'agitait comme dans toutes les situations où l'imminence entre en jeu. S'agitant, il regarda un peu partout, la porte, le mur, le couloir derrière lui, puis ayant épuisé les sollicitations extérieures, il continua en s'observant, vérifiant que sa braguette était bien fermée, qu'il n'avait pas de tache sur sa chemise, et, ce faisant, il s'aperçut que ni sa main gauche ni sa main droite ne tenait le journal. Le journal avait disparu. Il se retourna, fébrile, regarda autour de lui, tâta absurdement ses cuisses et les poches – trop petites pour un journal – de son pantalon, tâta non moins absurdement sa poitrine et les poches – inexistantes – de sa chemise.

– C'est pas vrai, dit-il comme s'il tentait de conjurer ce qu'il lui arrivait.

 Il se retourna dans l'autre sens et regarda une seconde fois ses mains. Sa main gauche qui était vide, sa main  droite qui était vide mais qu'il ouvrait bien grand pour vérifier car il était droitier. Il accomplissait tous ces gestes avec, à l'esprit, la conscience de leur apparente inutilité côtoyant la conscience de leur obscure nécessité.  Enfin, craignant que la porte ne s'ouvrât devant le journaliste à qui il n'aurait pu prouver la bonne raison de sa présence à ces étages réservés, il courut vers l'ascenseur en espérant y trouver le journal.

   L'ascenseur était utilisé et Joachim dut attendre en regardant les chiffres des étages croître ou décroître en fonction d'une soudaine affluence. Plus que de ne pas retrouver le journal, Joachim craignait que la porte à laquelle il avait frappé ne s'ouvrât  et qu'il ne dût donner une explication qu'il pressentait invraisemblable sans la preuve qui aurait dû la soutenir. Il trépignait quand il vit le voyant lumineux afficher le chiffre 5 et les portes s'ouvrir sur une cabine vide de gens, vide de journal. S'il avait oublié là-dedans – ce dont il n'était pas certain – n'importe lequel des employés avait pu toutefois le ramasser et l'emporter vers son bureau dans un de ses quatre autres étages. Se souvenant que la réceptionniste l'avait eu en main, il se dit que peut-être elle l'avait encore et décida de redescendre à l'accueil pour vérifier.   

    En sortant de l'ascenseur, il croisa le regard du vigile qui sembla ne reconnaître de ses traits extérieurs que son stigmate d'individu suspect. Négligeant un éventuel secours de sa part qu'il ne comptait toutefois pas à solliciter, Joachim se dirigea vers le comptoir avec énergie, fort de la victoire psychologique qu'il avait remportée auparavant sur la jeune standardiste qui était maintenant beaucoup moins jeune, beaucoup moins blonde, beaucoup plus grosse et chez qui la vue de Joachim n'éveillait rien de spécial. Alors qu'il sentait une goutte de sueur rouler du haut de son aisselle tout le long de son flanc, il se lança.

– Où est la jeune femme qui était là tout à l'heure? aboya-t-il en commençant à perdre son calme.

– Bonjour, répondit la vieille réceptionniste en feignant de consulter des documents que Joachim ne pouvait apercevoir derrière le comptoir.

– Bonjour, il y avait une jeune femme tout à l'heure quand je suis arrivé, je pense qu'elle a mon journal, vous ne savez pas où elle est allée ?

– Quelle jeune femme? demanda-t-elle en fronçant les sourcils et en feignant de trouver ces explications inintelligibles, et ce dans le seul dessein d'asseoir son propre pouvoir et de déstabiliser Joachim qui pensait " ça, c'est une vraie réceptionniste ".  Comprenant qu'il devrait prendre une attitude plus humble et composer un respect plus affiché de cette personne à qui, somme toute, il demandait un service, il se radoucit.

– Excusez-moi, je suis un peu sur les nerfs. Ce matin, je suis arrivé dans vos bureaux aux alentours de 10h30 et, ici même, à l'accueil se trouvait une personne qui m'a envoyé au cinquième étage pour une affaire concernant mon journal, mais je crois que cette personne a gardé l'exemplaire. Or, c'est très problématique parce que j'en ai justement besoin pour régler ce problème, expliqua-t-il sans rentrer dans les détails de son histoire qu'il redoutait d'exposer publiquement une seconde fois, et craignant que son explication ne se dissolve dans un magma de " problème " et de " problématique"

   Prenant un air suppliant et confus, il attendait le verdict de la réceptionniste qui condescendit à lui répondre que c'était probablement d'Anna qu'il voulait parler, et qu'elle était partie en pause, mais qu'elle, Brigitte – dit-elle en pointant son badge – pourrait sans aucun doute l'aider si lui – dit-elle en pointant le fait qu'il ne s'était pas présenté – daignait lui expliquer cette affaire si importante qui nécessitait son propre exemplaire du journal et non celui qu'elle avait sous la main, c'est-à-dire l'exemplaire qu'elles recevaient tous les matins à l'accueil, avant l'ouverture des bureaux. Apercevant le journal sous sa grosse main rouge, Joachim hésita un instant à lui demander de consulter la rubrique horoscope, puis se ravisant et au déclic de sa décision soudaine de ne pas s'attarder à chercher ce journal qui n'était que la trace extérieure, la séquelle d'un désordre plus général et dont seule l'astrologue pouvait avoir la clé, il confit son air suppliant en avouant que Brigitte pourrait effectivement l'aider en lui donnant les coordonnées de Martha Kepler. Et comme si elle n'obéissait qu'à l'effet d'un obscur mouvement de vases communicants à l'intérieur de son organisme lequel, évacuant la bile d'un côté aurait soudain permis à l'hormone de la serviabilité de monter de l'autre et actionner de la sorte le mécanisme de sa coopération, elle lui dit que cela, c'était une chose qu'elle pouvait faire sans aucune difficulté et lui donna le numéro de téléphone et l'adresse de l'astrologue. 

La remerciant, le papier à la main, Joachim s'en allait déjà quand, sur un coup de tête, il se rapprocha du comptoir pour lui demander :

– Simple curiosité, est-ce que vous accepteriez de me dire de quel signe zodiacal vous êtes?

– La curiosité n'est jamais simple, Monsieur, elle se complique toujours de motifs peu avouables qui lui ôte sa naïveté. Dès sa naissance, elle est dépucelée, dit-elle sans le regarder, les yeux baissés sur ces choses que Joachim n'apercevait pas derrière le comptoir.

– Tant pis, regretta-t-il en se dirigeant vers la sortie. Mais  tant sont rares ceux qui savent résister à la tentation si forte de donner ce genre d'indices à propos de leur personnalité, jouissant à se définir grâce à des traits de psychologie générale car y pressentant comme un vaccin contre le chaos de leur vie intérieure, et se berçant quelques instants de l'illusion d'avoir moins de responsabilité à endosser dès l'instant où ils pourraient se dire de tel signe qui excuserait leurs faiblesses ou qui jetterait enfin la lumière sur leur qualités cachées, et se complaisant à s'inclure dans un ensemble protecteur suffisamment vaste pour y trouver en son sein des camarades d'infortune et suffisamment circonscrit pour en extraire la satisfaction d'être malgré tout des êtres d'exception, elle lui lança sa réponse alors qu'il entrait dans la porte-tambour :

    Gémeaux, ascendant Gémeaux.

 

 

*

*   *

 

   En route vers l'île Saint-Louis où habitait Martha Kepler, Joachim méditait sur la sagesse des anciens qui regardaient les livres avec mépris, se méfiant du support écrit comme d'un peu piètre succédané de la mémoire et ne confiaient leurs connaissances qu'au grand registre de leur esprit. Il ne pensait pas cela à cause du journal qu'il avait perdu, car le texte exact de son horoscope s'était inscrit en lettres de feu dans sa mémoire. Ces pensées avaient une origine toute corporelle car elles provenaient de la trop forte pression qu'il imprimait sur le morceau de papier que la réceptionniste lui avait donné, celui où se trouvait l'adresse et le numéro de téléphone de Martha Kepler. Il lui semblait presque qu'il pouvait sentir le nerf qui reliait son poignet à son raisonnement comme il lui arrivait parfois – alors que, sur le point de s'endormir, il devait se réveiller – de parvenir à établir la filiation complète qui reliait les mondes étranges que son rêve avait commencé de former à la particularité de la position de sa main repliée sur sa poitrine ou de son genou, sur lequel la couverture avait glissé, en contact avec l'air frais de la chambre. Proliférant en un moutonnement obstiné, les sensations physiques affectaient les raisonnements que son esprit ne pouvait s'empêcher de produire et le faisaient dériver lentement d'abord, puis brusquement ensuite, vers une logique où l'âme et le corps ne formaient plus qu'un. Depuis son départ des bureaux, il avait lu les informations tant de fois qu'il aurait pu jeter le papier. Sa mémoire aurait suffi. Mais vaguement superstitieux depuis ce matin, il préférait le garder malgré tout. Au cas où sa confusion le plongerait dans un état d'esprit tel qu'il en vînt à oublier ce qu'il savait pourtant par cœur :  

 

 

Martha Kepler

01 34 93 45 46

7, rue du Temple - Île Saint-Louis

 

 

Prenant conscience qu'il était inutile d'exercer une telle pression sur le papier, Joachim relâcha la crispation de ses doigts. Mais s'apercevant que la crispation revenait d'elle-même une fois qu'il n'y pensait plus, il abandonna son corps à ses lubies, comme on néglige d'expliquer à son chien qu'il est inutile de courir après sa propre queue, et concentra son esprit sur l'excitation qui l'agitait à l'idée de rencontrer cette Martha Kepler et surtout, espérait-il, d'obtenir la réponse à son mystère.

   Marchant vers le sud-est à travers le Marais, il sentait se rapprocher la présence de la Seine qui envoyait dans le labyrinthe des rues son souffle glauque de grand monstre liquide. Associé au soleil qui ne s'était pas encore arraché à la griffe des hauts immeubles et qui diffusait dans les rues cette luminosité si vaporeuse, ce souffle donnait à Joachim l'impression qu'il allait arriver en bord de mer où seul l'horizon mettrait un terme à sa vision. Si ç'avait été le cas, Joachim se disait qu'il n'aurait pas cherché à élucider ce mystère-là et se serait laissé couler dans l'eau, pour se rafraîchir de la canicule de ce mois d'août sans se poser trop de questions. Il aurait accepté la venue de la mer jusqu'au milieu de Paris comme un miracle devant lequel le silence, l'acceptation, et l'humilité seraient de rigueur. Débouchant sur les quais, il reçut de plein fouet l'haleine du fleuve et les rayons du soleil.

   Joachim se dirigea vers le pont qui flottait au milieu de cette vapeur lumineuse par la conjonction de la clarté du jour, la chaleur de l'air, la pollution automobile, et la vibration du métal surchauffé de l'armature du pont. De l'autre côté l'île semblait irréelle, comme la berge d'un pays fantastique peuplé d'autres créatures, couvert d'une végétation spéciale, soumis à d'autres lois physiques. Ébloui par la luminosité, il ferma les yeux en pénétrant dans la vapeur avec l'impression d'entrer dans un tableau de Turner. Il s'engagea sur le pont.

 

*
*  *

 

   La rue du Temple était une rue paisible équidistante des deux rives de la Seine. Au numéro sept se trouvait une maisonnette à étage. Trois fenêtre au rez-de-chaussée, trois autres au premier étage et une dernière, probablement celle du grenier, donnaient sur la rue. De vieux rideaux en dentelle jaunie cachaient les intérieurs à la vue des passants. La plus haute fenêtre n'en comportait pas, mais il était impossible d'y apercevoir quoi que ce fût car la rue était trop étroite pour suffisamment modifier l'angle de vision en se reculant sur le trottoir opposé.  Seul le plafond restait visible, et si Joachim s'était attardé à son observation, il y aurait vu passer des ombres, signes que des corps se mouvaient devant une source de lumière. Mais Joachim était trop pressé de rencontrer l'astrologue et s'approchant de la porte, il lut sur l'unique sonnette :

 

                          Orane  Delf  / Martha Kepler

 

 Surpris que ces deux noms de femme se côtoient sur la sonnette, il se saisit de l'explication la plus plausible, celle qui convenait le mieux à la configuration de son imagination, et supposa deux colocataires. Pourquoi pas. Cela se faisait. Certes plus fréquemment chez les jeunes mais rien n'empêchait Martha Kepler d'être jeune, sinon le préjugé de Joachim qui avait déjà imaginée une quinquagénaire farfelue, célibataire, vivant seule dans un appartement en désordre avec beaucoup de meubles, beaucoup de plantes et beaucoup de chats. Mais ces pensées, inutiles au problème de Joachim, n'étaient qu'une ruse de son esprit pour tenir à distance celles plus troublantes que ne manqueront pas de faire surgir son attention, si, comme il ne tardera pas à le faire, il la portait sur le prénom de cette colocataire. Qu'elle se prénomme Orane comme la femme avec laquelle il avait passé le week-end dernier ne pouvait que l'intriguer et il s'amusait déjà à penser qu'étant donnée la rareté du prénom, ce pouvait bien être la même. Ce qu'on appelait l'ironie du sort. Au point où il en était.

 

 

   S'apercevant qu'il avait terminé les cinquante pages de ce petit cahier d'écolier, Antoine posa son crayon et redressa son dos douloureux. Pris dans un élan d'inspiration qui l'avait étonné, il n'avait pas fait attention à son écriture et avait écrit beaucoup trop gros. Il s'en voulait de n'avoir pas été plus prévoyant.

   Il relut ce qu'il avait écrit et sourit à la pensée d'avoir utilisé son ancien professeur d'économie Joachim Daumes pour nommer son personnage. Antoine avait longtemps admiré cet homme courtois à l'esprit pénétrant. Il sourit moins en relisant le nom qu'il avait décidé d'attribuer à la rencontre de Joachim Daumes et qu'il avait inscrit sur la sonnette : Orane Delf. Il resta pensif, relisant ce nom qui lui paraissait si lointain : le nom de sa femme. Orane qu'il avait abandonnée par peur de la tuer comme il l'avait déduit de la prédiction. Orane seule à Paris et lui seul ici. Le choix du nom de l'astrologue Martha Kepler l'intriguait car pour être familier, il ne pouvait en retrouver l'origine.

   C'était le milieu de l'après-midi et Antoine pensait pouvoir atteindre le village avant la fermeture de la droguerie pour acheter plusieurs cahiers d'écolier. Il sentait un tel bouillonnement en lui qu'il voulait qu'aucune contrainte matérielle ne vînt empêcher cette histoire de prendre corps. Il alla chercher son sac d'argent dans sa chambre, prit la somme nécessaire et sortit de la bergerie.

   Au moment où il posa le pied sur le seuil après avoir ouvert la porte, une reflet lumineux l'aveugla dans le maquis à une centaine de mètres. Surpris, le cœur battant, il porta son attention vers l'endroit d'où le signe était parti et attendit à l'affût. Un tel reflet ne pouvait être que l'indice d'une présence humaine. Mais, aucun chasseur ne se serait aventuré sur son terrain dont tous, au village, connaissaient les dimensions exactes, les sachant identiques à celle de la bergerie lorsqu'elle était encore en activité. Un promeneur perdu se serait manifesté. Un enfant n'aurait pas tenu si longtemps en place sans bouger ni faire de bruit. Ne restait que l'hypothèse de quelqu'un qui l'espionnait. Antoine s'approcha tout doucement de l'endroit en prenant garde d'observer une zone large tout autour où l'intrus aurait pu s'enfuir. Lentement, sans un mot, il parvint jusqu'au bosquet de genêts d'où le reflet avait attiré son attention. Le bosquet masquait un petit renfoncement dans la naissance du contrefort rocheux. À mesure que son excitation montait, Antoine contourna le bosquet jusqu'à en avoir fait le tour.

   Il n'y avait personne mais Antoine sentit comme la trace impalpable d'une présence. Quelqu'un l'avait espionné depuis ce poste d'observation et s'était enfui à son arrivée, très discrètement. Presque trop discrètement. Professionnellement aurait mieux convenu.

   Soucieux, Antoine retourna à la bergerie, monta dans sa chambre et prit le sac d'argent. Il avait toutes les raisons de se méfier d'un cambriolage. Ignorant de l'histoire de la bergerie, Antoine la surestimait et lui attribuait le pouvoir de cristalliser une animosité générale au village. Son achat par un parisien solitaire, farouche et fortuné avaient probablement éveillé des soupçons. Des ragots avaient dû naître alimentant des rancoeurs par le resurgissement de vieux conflits d'intérêt à l'occasion de la vente. Méfiant, il ferma tous les volets et toutes les portes avant d'aller au village. En sortant, il claqua la porte, eut des gestes violents et jeta des regards durs et offensifs alentour. Peut-être voulait-il par cette gestuelle refroidir les ardeurs de l'intrus. Ou des intrus, tout aussi bien pouvaient-ils être plusieurs.

   Inquiet, il s'engagea néanmoins sur le sentier et commença l'ascension. Arrivé au somment de la crête, au moment de passer de l'autre côté, il se retourna et examina la totalité du cirque depuis ces hauteurs. Rien ni personne. Alors qu'il s'apprêtait à descendre en direction du village, un mouvement se produisit à l'extrême limite de son champ de vision. Il se tourna brusquement, la respiration soudain haletante. Cette agitation nerveuse l'empêchait d'avoir une perception claire. Il avait l'impression d'une vue brouillée, de détails sommaires, de couleurs indifférenciées. Il dut se calmer pour décanter son excitation et permettre à sa vue et à son ouïe de se concentrer sur l'endroit supposé du mouvement. Alors, il y vit apparaître la silhouette placide de l'âne qui sortait doucement d'un bosquet et tendait son museau vers les montagnes. Puis comme pour le rassurer, l'âne hocha plusieurs fois la tête en direction d'Antoine qui, soulagé, s'engagea sur la pente du chemin, pressant le pas en voyant le soleil décliner plus vite qu'il ne l'aurait cru. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Antoine parvint rapidement au village. L'exercice physique que sa vie de paysan exigeait de lui, avait porté ses fruits. Le soir commençait à peine à tomber quand il entra dans la boutique où la même femme se tenait à la caisse, encore en train d'écouter la radio. Cette fois, Antoine, que l'effort avait rendu de bonne humeur, dit bonsoir à la commerçante qui lui rendit le même sourire franc que la première fois, mais cette fois majoré par la surprise d'entendre Antoine lui adresser la parole. Antoine se dirigea sans tarder vers le rayon droguerie. Tandis qu'il regardait les différents modèles, le chien fit son apparition en bout de rayon. Cette fois, le chien lui sembla beaucoup plus vieux, et avait moins l'air d'un vigile que d'un propriétaire fatigué, usé et que seule une longue habitude de commerçant avait pu tirer de son panier pour recevoir le client. Il dévisagea Antoine avec le regard désagréable d'une personne que de graves soucis perturbent et qui souffre d'être dérangée pour de telles broutilles. À la vue du chien Antoine se souvint du couteau qu'il avait volé. Il tâta la poche pectorale de sa combinaison kaki, et y sentit le couteau ouvert qu'il avait complètement oublié. Dans l'histoire qu'il avait commencé à écrire, il avait décrit le même couteau à manche de corne à lame brillante et très affilée, sans se souvenir qu'il l'avait en permanence dans sa poche, collé contre sa poitrine. Jetant un œil vers la femme qui s'était plongée dans le feuilletage d'un magazine, puis regardant le chien dans les yeux, Antoine reposa le couteau à sa place. Alors le chien retourna à son panier et se replongea dans son sommeil troublé de vieil animal malade.

   Puis, décidant sur un coup de tête de prendre, au retour, le chemin qu'il avait emprunté le premier soir avec le propriétaire – le chemin carrossable où l'on pouvait accéder à la bergerie en voiture –  Antoine acheta en plus de deux gros cahiers, une lampe de poche et des piles. Il savait que le chemin qu'il s'apprêtait à prendre rallongerait son trajet de beaucoup, mais une obscure envie, un pressentiment le poussa à négliger cet inconvénient. Il tenait à passer par là pour vérifier quelque chose qu'il ne s'avouait pas encore.

   La nuit tombait déjà à son départ du village. Antoine dut marcher un long moment sur le bas-côté de la départementale avant de trouver l'embranchement qui conduisait à la bergerie. Aucun panneau n'indiquait son habitation. Un simple chemin de terre mais carrossable laissait penser qu'il était possible d'aboutir quelque part. Les ornières, délimitées par une bande ininterrompue d'herbe touffue étaient creusées par les récentes pluies torrentielles. Sur les côtés, l'herbe des talus rejoignait par endroits la bande du milieu. La nature gagnait du terrain sur ce chemin trop peu fréquenté pour lui opposer une résistance suffisante. Le chemin traversait une longue plaine divisée en carrés de vigne, de lavandin et de jachère où, étiques, hérissés, surgissaient des amandiers secs, des figuiers noueux. Le faisceau grêle et chaotique de lampe de poche d'Antoine donnait à leurs apparitions dans la nuit, des contours mythologiques d'humains punis et pétrifiés dans ces formes végétales. La plaine semblait étonnamment calme, seulement baignée par un vent tiède et silencieux.

   Les premiers cris d'oiseaux se firent entendre au moment où Antoine commença à pénétrer dans la gorge que le torrent avait forgée dans les replis du massif montagneux. Une fois bien engagé à l'intérieur de la gorge, la vent tomba pour laisser la place à la fraîcheur humide et immobile des vieilles parois. En suivant le cours d'eau, le chemin devenait sinueux, parfois escarpé, empêchant le passage de deux voitures en même temps.

   Quelques centaines de mètres plus loin, Antoine voyait que le chemin s'élargissait un peu, et qu'à gauche, un renfoncement avait été aménagé dans la roche pour permettre le croisement de deux voitures. Avant de parvenir à ce renfoncement, le chemin effectuait une boucle, et, en éclairant devant lui, à mesure qu'il approchait, Antoine vit la totalité de l'espace gauche lui apparaître petit à petit. Divisant son éclairage entre le lointain au bout de la gorge, et le proche devant ses pieds, il passait de l'un à l'autre pour se donner une vision plus globale de son parcours dans l'obscurité amplifiée par l'encaissement de la gorge et l'absence de lune.

   Alors qu'il ramenait le faisceau de sa lampe depuis la bout du chemin jusqu'à ses pieds, il vit brusquement apparaître une forme claire qui tranchait sur la noirceur des parois rocheuses. Projetant la faible lumière vers l'endroit, il aperçut une voiture garée dans l'angle le moins visible du renfoncement. Éteignant fébrilement sa lampe, retenant sa respiration mais ne pouvant empêcher son cœur de battre deux fois plus vite que la minute précédente, Antoine s'immobilisa. Il pensa à la personne qui l'observait depuis le bosquet de genêts cet après-midi. Frissonnant d'excitation, et sentant qu'un sentiment composite fait de peur panique et de colère aurait pu le pousser à devenir violent sans le vouloir, il redoutait de ses réactions en s'approchant tout de même de la voiture, par derrière, tout doucement. Méfie-toi, se disait-il, surtout sois prudent. Il s'en approcha suffisamment pour en apercevoir, malgré l'obscurité, la forme générale et la plaque : une berline immatriculée à Paris. Antoine ne reconnaissait pas le reste du numéro, ni le modèle d'ailleurs. Il fut rassuré en constatant que ce n'était pas celle de sa femme, mais le fut moins en se disant que ça ne signifiait rien. Il s'approcha un peu plus et tenta d'apercevoir dans le rétroviseur, le visage de la personne dont il voyait dépasser la forme du crâne, penchée sur le côté de l'appuie-tête. La nuit était trop noire et Antoine ne pouvait rien distinguer.

   Alors, terrifié à l'idée de trouver Orane, il s'accroupit pourtant et progressa prudemment jusqu'à la portière où il se redressa tout doucement pour voir le visage de la personne. Un homme dormait, la bouche ouverte. Son total abandon aux attitudes du sommeil profond lui avait donné l'air antipathique d'un enfant laid. Antoine souffla de soulagement, mais ces trop fortes émotions, ainsi peut-être que la laideur de l'homme, ouvrirent la vanne de sa colère au souvenir de l'espion de cet après-midi. Il se rua sur la voiture et tenta d'ouvrir la portière en hurlant.

– Qu'est-ce que vous voulez ? Mais qu'est-ce que vous voulez ? Qui êtes-vous ? Vous allez me foutre la paix ! Vous allez dégager d'ici et me foutre la paix ! Vous entendez ? Vous dégagez ! Vous dégagez !

   La porte était fermée et Antoine se mit à tambouriner dessus. L'homme se réveilla en sursaut, et, terrorisé, comprenant à peine ce qu'il lui arrivait, démarra la voiture, enclencha la marche arrière, accéléra, se cogna à la paroi rocheuse en voulant faire demi-tour, manqua de tomber dans le ravin en manoeuvrant tandis qu'Antoine continuait de hurler. Puis, remis dans le bon sens, il s'enfuit en roulant beaucoup trop vite, laissant Antoine pantelant de ce déchaînement de colère, seul dans le noir, et petit à petit, dans le silence, et au bout d'un moment, dans la tiédeur du vent qui, se levant, pénétra à son tour dans la gorge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Comme calmé par son accès de fureur, car si peu habitué à parler et encore moins à hurler depuis ces mois de solitude à la bergerie, Antoine dormit bien cette nuit-là, sans se soucier de l'homme qu'il pensait ne jamais revoir. Il se leva tôt et après une petite promenade au potager, un petit-déjeuner frugal et une caresse à l'âne, il décida de reprendre l'histoire de Joachim Daumes qu'il avait laissé devant l'interphone de Martha Kepler où se trouvait aussi inscrit celui d'Orane Delf.

 

   Face à aux deux noms sur l'interphone, Joachim s'étonnait. Lorsqu'il avait rencontrée Orane, le week-end dernier, il avait été surpris par ce prénom qu'il entendait pour la première fois. Ce n'était pas la première fois qu'un telle chose arrivait. Ainsi il suffisait à Joachim d'apprendre un nouveau mot pour le voir ensuite un peu partout, dans le journal, dans un roman, alors qu'il ne l'avait jamais remarqué jusqu'alors. Si on négligeait de les examiner correctement, ces phénomènes semblaient prouver qu'une loi régissait les événements en commandant à des choses qui avaient attendu des années avant de se produire de se répéter à peu d'intervalle après leur première apparition. Or Joachim savait qu'il n'en était rien et que c'était l'attention qu'il portait à ce nouveau mot qui était cause de la fréquence de son apparition, et non l'inverse. De même il avait probablement vu ou lu ce prénom d'Orane quelque part, mais avant sa rencontre avec elle, il n'y avait pas fait attention. Après qu'elle avait passé le week-end chez lui et qu'il l'avait appelé Orane avec passion alors qu'ils faisaient l'amour, il était normal que ce prénom se fût placé dans une région plus active de sa mémoire. Dès lors, rien d'étonnant à ce qu'il remarquât ce jour-là le nom sur l'interphone qui pouvait être celui d'une autre.

   Cette explication logique le satisfaisait peu, et les événements de ce matin le poussaient à succomber à l'autre hypothèse, celle qui faisait de l'Orane qu'il avait rencontrée ce week-end et qui avait disparu de chez lui, lundi matin très tôt, la même que celle qui habitait en colocation avec cette Martha Kepler, cette astrologue qui lui avait prédit sa mort pour ce soir.

Il sonna et attendit. Personne ne répondait. Il sonna de nouveau et une voix sortit de l'interphone :

– Oui ?

– Bonjour. Martha Kepler ?

– Non… Martha n'est pas là. C'est pour quoi?

– J'aurais voulu lui parler, c'est très urgent. Vous êtes Orane ?

– Ce serait plutôt à moi à vous demander qui vous êtes, vous ne croyez pas ? Ou du moins ce serait plutôt à vous à vous présenter, fit-on.

Joachim essayait d'être attentif pour extraire de la voix de l'interphone des caractéristiques qui la rapprocheraient de celle de l'Orane qu'il connaissait.

– Oui, excusez-moi. Je m'appelle Joachim Daumes. Martha Kepler ne me connaît pas mais je dois absolument la voir. C'est à propos de l'horoscope qu'elle a écrit dans le journal d'aujourd'hui. C'est très important. Écoutez, vous ne pouvez pas au moins m'ouvrir, je pourrais vous expliquer, c'est assez compliqué.

– Non, je ne peux pas vous recevoir maintenant je suis désolée. Mais vous pouvez me donner votre numéro de téléphone et dès que Martha reviendra je lui expliquerai que vous êtes passé.

– C'est-à-dire que c'est vraiment très urgent. Elle n'a pas de portable ?

– Non, elle n'en a pas.

– Mais…

– Écoutez, je comprends votre impatience, mais elle n'est pas là et je ne sais pas où elle est. Je me suis levée ce matin et elle était déjà partie. Alors tout ce que je peux vous proposer c'est de me donner votre numéro et elle vous rappellera. De toute manière elle doit rentrer avant deux heures.

– Eh bien, d'accord. Vous pouvez noter ?

– Oui, allez-y.

– C'est le 01 45 98 97 00. Je rentre immédiatement chez moi et j'attends son coup de fil. Dites-lui que c'est très important, s'il vous plaît.

– Ne vous inquiétez pas. Elle vous rappellera. Je vous le garantis.

– Bien merci. Au revoir.

– Au revoir.

– Ah, attendez un instant, j'allais oublier, vous êtes bien Orane ? Allo ? Allo ?

   La voix n'était plus là et Joachim n'osait pas appuyer sur la sonnette pour lui demander si elle était l'Orane qu'il connaissait. La transformation de la voix par l'interphone avait empêché de se faire une idée correcte. Déçu et un peu énervé, Joachim observa un instant les rideaux immobiles puis courut vers le métro pour être chez lui le plus tôt possible.

   Au moment où il arrivait devant son palier, il entendit la sonnerie de son téléphone. Il ouvrit fiévreusement la porte, courut dans le salon, se précipita sur l'appareil et décrocha pour entendre la tonalité. Il était arrivé trop tard. Il jura en prenant conscience qu'il avait perdu le papier sur lequel la réceptionniste lui avait noté le numéro de Martha. Son modèle de téléphone ne possédait pas cette touche qui permettait de rappeler la personne qui vient d'appeler. Il frappa un grand coup dans la porte de son salon en s'énervant à l'idée qu'il allait lui falloir retourner sur l'île Saint-Louis.

   Sa course l'avait épuisé, et les émotions aussi. Il s'écroula dans son canapé quand le téléphone sonna. Il se jeta sur l'appareil et décrocha.

    Joachim Daumes ?

    Oui, c'est moi.

    Martha Kepler à l'appareil.

Et pendant la seconde qui lui fallût pour se présenter, Joachim pris conscience de quelque chose qui aurait dû lui venir à l'esprit plus tôt. Il pensa, que malgré la différence notable entre la voix du téléphone et la voix de l'interphone et qui n'était probablement qu'un différence affectée, les deux voix appartenaient à la même personne. Martha Kepler et Orane Delf ne faisaient qu'une seule et même personne.

 

   Arrivé à ce point Antoine fit une pause, satisfait du tour que prenait son histoire sans pourtant savoir comment il allait la continuer. Antoine pensait qu'en prenant conscience que Martha et Orane étaient la même personne, Joachim aurait encore plus de mal à avoir une vue d'ensemble de sa vie qui lui semblait de plus en plus compliquée depuis que le journal lui avait annoncé qu'elle se terminerait le soir même. Il regarderait son week-end d'amoureux avec Orane d'un autre œil, et rétrospectivement, il se demanderait s'il avait bien fait d'amener cette femme chez lui. Malgré ses première réticences, Antoine se plaisait à utiliser le prénom de sa femme pour donner vie à son personnage.

   À travers le personnage d'Orane / Martha, il se sentait soudain maître de cette femme avec laquelle il avait vécu plus de vingt ans, sans jamais vraiment la cerner. Ils s'étaient mariés, avaient eu deux enfants qui étaient tous les deux à l'université maintenant, mais jamais il n'était parvenu à se faire une idée claire de cette femme qui partageait sa vie. Il avait toujours senti qu'elle recelait une part de mystère qui l'exaspérait. Du reste, il n'avait pas eu besoin de le sentir, elle lui avait toujours avoué qu'avant de le rencontrer, elle avait eu une autre vie, et qu'elle avait été très malheureuse. Mais jamais elle n'était allée au-delà de cette confidence vague et peu rassurante pour un homme comme Antoine que son tempérament poussait facilement aux inquiétudes, aux pires scénarios possibles. Dès qu'il avait voulu pousser ses investigations un peu plus loin, il s'était cassé les dents sur le silence d'Orane. Avec le temps, il s'était résigné à laisser persister au fond de l'âme de sa femme, un puits d'eau trouble dont il ne connaîtrait jamais la profondeur, ni la source. Si l'habitude, le flux de la vie et l'apparition de leurs enfants l'avaient empêché de faire une obsession de cette ignorance, il n'en avait pas moins conservé cette gêne diffuse qui empoisonnait ses rares moments de réelle introspection. 

   Lorsqu'il était parti de Paris et qu'il l'avait quittée après cette prédiction funeste, il s'était persuadé qu'il faisait cela pour son bien et qu'il ne pouvait mettre la vie de sa femme en danger en restant à ses côtés, au risque de la tuer. Il s'était persuadé qu'en l'abandonnant, il réalisait un sacrifice digne de son amour pour elle. S'il l'aimait, il devait aller au-delà de son désir de rester à ses côtés ; il devait la quitter car s'il ne faisait pas elle mourrait par sa faute. De surcroît, il devait la quitter sans la prévenir car jamais il ne serait parvenu à la persuader de prendre au sérieux cette prédiction. Et même dans l'hypothèse improbable où elle l'aurait crue, elle n'aurait pas accepté de le voir partir. Elle aurait préféré prendre le risque de mourir plutôt que de le voir s'en aller vivre loin d'elle. Cette équation simple, il se l'était répétée suffisamment pour s'en convaincre et au moment où il avait décidé de partir dans la Drôme, tout son raisonnement baignait dans cette belle et vaste idée sacrificielle. Et depuis lors il avait vécu chacune de ses journées de solitude à la bergerie comme le prix de son amour pour sa femme, comme le prix de l'acceptation de son triste destin.

   Mais depuis qu'il avait commencé l'histoire de Joachim Daumes et ses rapports avec le personnage d'Orane / Martha, Antoine prenait conscience d'un plaisir trouble : celui de s'approprier en quelque sorte le mystère de sa femme en le faisant sien à travers le destin d'un personnage. Il sentait que ce pouvoir entretenait le sombre désir jamais satisfait de réduire le période énigmatique de la vie de sa femme à néant. Bien plus, il sentait que ce sentiment d'impuissance face au secret de sa femme, il le compensait aujourd'hui en vivant loin d'elle sans qu'elle ne sût où il se trouvait. Il comprenait que son départ recouvrait des motifs moins glorieux que son amour pour Orane, et le sacrifice que la prédiction commandait. Il comprenait que son départ convenait à son obscur désir de revanche. Il voulait lui montrer ce que c'était que de vivre face à un mystère indévoilé. Antoine voulait une sorte de vengeance que la prédiction était tombée à pic pour réaliser. Bien sûr, il ne se l'était pas avoué, mais le fait d'écrire l'histoire du personnage d'Orane / Martha et le plaisir qu'il avait pris à décider de son destin, l'avait mis sur la voie du réel motif de sa disparition.

    Il décida de profiter de la belle journée pour s'aérer l'esprit et mettre un terme à ses ruminements néfastes. Il sentait qu'il avait besoin de plein air et sortit pour travailler au potager. Depuis un moment déjà il voulait retourner un carré de terre pour varier un peu sa production. Il espérait ainsi pouvoir tenir jusqu'au début de l'hiver simplement avec ses légumes, avec les réserves d'amandes, les figues qu'il fera sécher, et le raisin qu'il ramasserait pendant tout le début de l'automne. Il alla dans la remise pour sortir le soc et l'atteler à l'âne.

   La dernière fois qu'il avait labouré avec le soc, la sangle qui le reliait à l'âne s'était rompue et comme il ne restait que quelques mètres carrés à retourner, il avait négligé de la remplacer. Mais alors qu'il se souvenait de cet incident, il regrettait de ne pas en avoir acheté de nouvelle quand il était allé au village la veille, car maintenant il ne pourrait plus occuper son après-midi comme il l'avait prévu. En fouillant un peu dans la remise pour trouver une nouvelle sangle ou quelque chose qui aurait pu en faire office, il trouva un vieux placard qu'il n'avait jamais ouvert jusqu'à présent. Sur l'étagère du haut, il y avait un coffre en bois. Il le prit, tenta de l'ouvrir mais il ne put trouver la serrure. La posant par terre, son attention fut attirée par l'étagère du bas ou se trouvaient un petit groupe électrogène d'appoint et une lampe électrique. Agréablement surpris par cette découverte qui réintroduirait un peu de confort dans son habitation sans électricité, il chercha à voir si le groupe fonctionnait encore. Mais le réservoir d'essence était vide et sans une goutte de carburant il ne pouvait savoir s'il est encore en état de fonctionner ou non. Comme il était aux alentours de trois heures à en juger par le soleil, il se décida à retourner au village pour acheter un bidon d'essence, une nouvelle sangle pour le soc et des graines pour ses futures plantations.

   Il prit son sac d'argent, ferma tous les volets et toutes les portes, et s'engagea sur le chemin du village. Parvenu sur la crête, il vit que depuis le village, de lourds nuages noirs roulaient en sa direction, annonçant un nouvel orage. Il hésitait à rentrer à la bergerie. Mais grisé par le rythme soutenu qu'il réussissait à imprimer à ses marches, il se résolut à accélérer le pas et à tenter d'atteindre le village le plus vite possible pour faire ses achats et revenir avant que l'orage n'éclatât. Au moment où il entra dans la rue principale du village, le ciel s'était complètement noirci, et seul une éclaircie persistait au-dessus de la crête. Il comptait acheter un bidon d'essence chez le garagiste mais en achetant la sangle au magasin d'articles agricoles, il vit que des petits bidons de trois litres pour groupe électrogène étaient en vente. Il en prit un, paya le tout et décida d'aller à la droguerie pour acheter des bougies. Au cas où le groupe ne fonctionnerait pas, il comptait passer la nuit à écrire, ou du moins il voulait se permettre de pouvoir le faire si son inspiration le permettait. Il poussa le rideau de perles d'un geste qui commençait déjà à devenir habituel, salua la femme et se dirigea vers le rayon en pensant que le chien allait venir le surveiller comme à son habitude. Mais il ne vint pas. Tout en choisissant de grosses bougies, il vit dans le coin de son champ de vision, la lame brillante du couteau qui était toujours là, à l'endroit où il l'avait posé la veille. Antoine jeta un œil vers la femme. Elle regardait vers l'extérieur. Il jeta un œil vers le bout du rayon où le chien était apparu les deux fois précédentes. Il n'y avait personne. Antoine prit le couteau et le laissa glisser dans sa poche pectorale de sa combinaison, puis il se dirigea vers la caisse. Inquiet de ne pas voir le chien, il demanda à la femme où il était.

– Hélas, monsieur il est mort cette nuit. Il avait dix-sept ans. Ce matin, il ne s'est pas levé de son panier pour manger. Je suis allé le voir. Il était mort. Dans son sommeil. Sans un bruit, sans un gémissement, sans rien. La pauvre petit père. Dix-sept ans. Je peux vous dire que ça fait un vide. Il me tenait compagnie. Mais c'est la dernière fois qu'on m'attrape. Ça fait trop de peine quand ils s'en vont.

   Antoine voulut assurer à la femme qu'elle s'en remettrait et qu'un jour viendrait où on lui apporterait une petite boule de poils toute tiède, et qu'alors, elle verrait, elle ne pourrait résister. C'était une chose qu'il aurait dite aux gens de la ville dont il connaissait la sensiblerie, mais ils ne savaient pas comment fonctionnaient ces gens de la campagne. Alors il s'abstint, paya et sortit. Il leva les yeux et vit que le ciel noir gagnait du terrain vers la crête. Il craignait que l'orage ne s'accompagnât de grêle. Il devait faire vite s'il voulait atteindre la bergerie avant de se faire tremper par ce qui s'annonçait comme une violente tempête.

   Antoine parvint à la bergerie au moment où les premières gouttes, lourdes, s'écrasaient en grosses sphères étoilées sur la terre rougeâtre. Il alla à la remise pour prendre le groupe électrogène et la lampe qu'il avait vus dans la placard. En y allant, il retomba sur le petit coffre qu'il avait oublié auparavant. Il prit le tout et courut s'installer dans la pièce principale de la bergerie, celle qu'il persistait à appeler le salon, encore qu'elle ne comptât, outre une table, que trois chaises en bois. Il posa le coffre sur la table en projetant d'essayer de forcer la serrure. Mais avant il voulait faire fonctionner ce groupe électrogène qui lui donnerait de l'électricité pour toute la nuit.

  Comme il l'avait craint, les grosses gouttes s'étaient rapidement transformées en grêlons. Maintenant il était à l'abri sous un toit mais il redoutait les dégâts que la grêle pourrait causer au potager.

Hélas, il est des choses contre lesquelles on ne peut rien faire, et Antoine le savait qui apprenait peu à peu la sourde résignation du paysan à la nature. Il examina le groupe électrogène dont le réservoir semblait ne pouvoir contenir pas plus de cinq litres. C'était un vieux modèle, et Antoine craignait qu'il ne fût hors d'usage. De toute manière, il avait acheté une dizaine de grosses bougies dans l'éventualité où il ne fonctionnerait pas. Ce serait la première fois qu'il utiliserait de la lumière depuis qu'il était arrivé à la bergerie. Jusqu'à présent, il s'était toujours plié au cycle naturel, se couchant et se levant avec le soleil. Seules la luminosité du feu qu'il faisait dans la cheminée, sous la mezzanine, l'éclairait un peu, quand les braises rougeoyantes projetaient leur lueurs sur les murs de pierre. Mais qu'il parvînt à faire fonctionner le groupe ou qu'il utilisât les bougies, dans un cas comme dans l'autre ce serait un première dans sa vie à la bergerie.

   Il nettoya la machine et versa le tiers du bidon dans le réservoir. Puis il tira avec violence sur la corde de démarrage. Rien ne venait. Il s'escrima cinq bonnes minutes en donnant de brutales secousses au démarreur manuel mais le groupe ne voulait pas se lancer. Épuisé par l'effort, il capitula et se dit qu'il réessaierait plus tard. En attendant, l'orage ayant assombri le ciel, et ayant précipité la nuit, il ne voyait plus rien et se décida à allumer des bougies. La luminosité inhabituelle plongea Antoine dans un nouvel état d'esprit. Il écrasa un moustique qui était en train de le piquer sur son bras, et sentit monter en lui une invincible vague de tristesse à la vue de ce petit volume de son sang mêlé à celui de l'insecte, les informations génétiques se confondant et bientôt séchant, formant une croûte commune. Il s'était tellement habitué à la rudesse de l'obscurité du soir en allant directement se coucher, que ce soir-là, voir la pièce éclairée par cette lumière chaleureuse lui rappelait la douceur de son foyer. La lumière lui rappelait Orane. Il se demanda soudain ce qu'il faisait si loin d'elle. Il se sentait brusquement submergé par l'absurdité de son départ, l'absurdité de sa vie, ici à la bergerie. Il avait prévu ce genre d'abattement, et s'était résolu à tenir bon au cas où ils se produiraient. C'était le moment de faire preuve du courage qu'il s'était promis d'avoir. Il devait résister.

   La pluie tombait avec fureur, transformant radicalement le paysage. Encore un déluge. Pour se distraire avant de se remettre à écrire Antoine se tourna vers le coffre fermé. Plutôt que de commencer à essayer de forcer la serrure que toutefois il ne trouvait, il se dit qu'il valait mieux vérifier que la clé ne se trouvait pas quelque part dans ce placard qu'il n'avait que sommairement exploré. Prévoyant que les quelques mètres qui séparaient la porte de la bergerie du préau de la remise suffiraient pour le doucher complètement, il enleva sa combinaison kaki et mit ses anciens vêtements. Puis il prit la lampe de poche qu'il avait acheté la veille, le coffre et courut jusqu'à la remise. Comme il l'avait pr&e