Une

Année

Sabbatique

 

 

Mathias Rambaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"car la vie en changeant fait des réalités de nos fables… "

Proust

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                   

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                    " Fragment  n°1

Manuscrit de Mercurio

 

 Je m’y attendais. J’ai reçu la lettre m’enjoignant de taire ce que je sais et me signifiant la fin de ma carrière – autant dire de ma vie – des mains mêmes de mon remplaçant, le nouveau maître messager. Malgré cela je continuerai, négligeant ma sécurité, une fois de plus. Seule l’origine du danger changera, sa nature restera la même. J’aurais pu m’emporter, déchirer cette lettre, déplorer la réversibilité du destin, prédire à ce jeune arrogant l’inéluctabilité de son exclusion future un jour sans nuance au ciel bleu de glace comme aujourd’hui, or non, sans un mot, je l’ai repliée et glissée dans ma poche intérieure gauche, je suis droitier et peu expansif.

    Oui, je continuerai. Les rappels suivront sans tarder. Je prendrai un plaisir sombre à voir se craqueler le vernis diplomatique sous le fleurissement des formules de menace de moins en moins civilisées. Avec un brio variable selon le degré de sa compétence, et peut-être, pourquoi pas, à la mesure de ses innovations, le nouveau maître messager opposera à mes éventuelles questions la superbe technique de l’évitement telle qu’elle a été théorisée par nos écoles de la section Est. Il observera mes tentatives comme le pêcheur regarde les soubresauts du poisson sur la berge, avec, sur l’œil, le glacis produit par l’estimation de la distance suffisante le séparant du bord de l’eau et par la certitude que l’asphyxie ne sera qu’une question de temps. C’est toute la belle simplicité de cette technique que d’opposer le vide à l’attaque, laissant l’adversaire chahuter du vent et s’épuiser jusqu’à la mort. Combien de désespérés n'ai-je pourtant pas vus y succomber avec une rage décroissante à mesure que leur souffle, leurs forces, physique puis morale, enfin leur vie les abandonnaient ? Si, au cours de notre longue éducation, nous n’y étions préparés et n'en étions protégés par l’inlassable martèlement des principes de distanciation, impassibilité, froideur, la vue de ces agonies pathétiques nous affecterait au même titre que n’importe qui et mettrait en danger l’accomplissement de notre devoir. Or, dès l’émergence du sens moral chez les jeunes messagers, l’Organisation prend soin de confronter leurs sensibilités aux spectacles les plus cruels, dont l’inlassable répétition indure leur cœur, le recouvrant d’une épaisse couche de corne que leurs missions futures, prenant le relais de cette préparation théorique, permettent par la suite d’entretenir.

    Puis, très vite, les possibilités d’action s’évanouiront, emportant avec elles l’illusion de leur utilité. Les portes se fermeront, puis disparaîtront. Aucun recours ne me sera alors permis. À quel point les efforts inutiles et absurdes pour affronter directement l’Organisation sur son propre terrain recueillent tous les espoirs du sujet exclu, à quel point une telle attitude, stupide de toute évidence, emporte dans un mouvement naturel et de fait prévisible la majorité des inclinations, c’est une observation que l’Organisation n’a jamais négligée et sur la base de laquelle elle a fondé l’essentiel de sa propre stratégie punitive, tirant tout le parti possible de la fréquence de cette réaction, sans toutefois laisser l’illusion de son invariabilité altérer son discernement. Malgré ma parfaite connaissance de ces rouages et de leur extrême dangerosité, je sais qu’à moins de faire preuve d’un sang-froid de bête, je passerai par une période aux affres analogues : une chose est d’appliquer la technique, une autre est de la subir. Le tout sera donc d’en sortir. 

   Enfin, portant le conflit à un degré tel qu’alors un point de non-retour sera franchi, le dernier courrier se terminera sur des mots extrêmement durs, sans équivoque, où il sera question de mon intégrité physique, de l’attachement que je porte à certains de mes amis. Il y aura des faits appelant de hautes probabilités lesquelles, par un effet calculé de la syntaxe protocolaire, sonneront elles-mêmes comme des certitudes. La colère invisible. La colère qui se dérobera. La lettre de menace en est expressément purgée. Néanmoins, les mots seront durs. Les mots me feront mal comme des coups. Comme ils ont fait mal à Almageste lorsque de ma main tendue, pleine de cette assurance que mon ambition me fournissait, il reçut sans trembler le message plié. Lui, mieux que personne, savait ce qu’il contenait.

   Alors, ce sera l’exil. La fuite. La clandestinité. D’ici là, il me reste un peu de temps pour me préparer. Ce dont je suis assuré, c’est de leur respect de la procédure. Rien ne pourrait les obliger à hâter mon châtiment : aucune clause, ni circonstance extraordinaire ne pourrait leur permettre, sans attenter à l’essence de l’Organisation, de déroger au protocole d’exclusion tant il est vrai que celui-ci est une des nombreuses manifestations de l’orgueil inouï dont Elle fait preuve en tenant pour acquis que l’ensemble des règles qu’elle a édictées, en vertu de leur perfection, ne souffre aucune exception.

Ma mission, à présent, est simple. Transformer leurs certitudes en simples probabilités. Débusquer les contingences. Persuader le hasard d’être indulgent. Et prêter allégeance aux grands mouvements élémentaires. "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Pour éviter de croiser son successeur dont il connaissait l'intention de venir se présenter à ses futurs collaborateurs en fin d'après-midi, Antoine Delf s'était éclipsé à 16h00, espérant que personne ne remarquerait rien. Non qu'il éprouvât de l'amertume à se voir remplacé. Son contrat terminé, son maintien au sein du service eût commandé qu'on l'augmentât ; chose qui, étant donné l'état du budget après l'échec de la mission archéologique, restait hors de question. Que ce fût lui qui fût sanctionné et pas le responsable des fouilles sur les assertions duquel on avait entrepris cette vaste et coûteuse opération, restait tout aussi bien dans l'ordre des choses. Question de priorité hiérarchique et d'ancienneté. Antoine comprenait très bien les vues du directeur du centre qui préférait embaucher un jeune diplômé dont l'inexpérience expliquerait qu'on le payât si peu et mettre la différence dans l'achat de nouveau matériel. C'était pour lui une chose très normale à laquelle il ne voyait rien à redire. C'est la vie, pensait-il, philosophe et certain du fait qu'une appréciable indemnité de chômage lui serait versée pendant un an au moins sans qu'aucune des plus volontaires conseillères en replacement de l'A.N.P.E. ne pût lui trouver un emploi à la mesure de ses qualifications, lesquelles étaient beaucoup trop hautes pour la conjoncture du marché du travail. À la fin de ses études, alors qu'il cherchait une place, combien de fois ne lui avait-on pas dit qu'il était beaucoup trop qualifié pour le poste qu'on proposait. L'air désolé, les employeurs disaient qu'ils étaient désolés et Antoine voulait bien croire qu'ils l'étaient vraiment. Leur refus n'avait rien d'hypocrite, et cette sincérité inopinée chez des gens habitués à masquer leurs décisions était peut-être cause aussi de leurs mines dévastées, ahuries, quand il renvoyait de leur bureau un spécialiste tel qu'Antoine. Il en était venu parfois à regretter d'avoir tellement étudié. Il aurait dû s'arrêter au bac et se trouver un petit travail tranquille, il aurait économisé dix ans d'études fastidieuses, épuisantes, dont il s'était parfois demandé l'intérêt. Mais ce regret restait passager, c'était un regret de pure forme, un de ceux qu'Antoine savait construire dans l'intimité d'un monologue intérieur, parvenant quelques instants à jouer simultanément le rôle du menteur et de l'abusé.

   Le seul poste qui lui eût convenu maintenant était celui qu'il allait quitter et pour ne pas brader ses compétences, il aurait été obligé de s'exiler à l'étranger. Mais Antoine n'avait aucune envie d'émigrer. Il était jeune. Il se sentait bien à Paris. Il voulait profiter de la ville. Ses longues années d'études et son manque d'argent avaient réussi à former en lui un penchant pour la sédentarité, un dégoût même du voyage qu'il croyait sincèrement naturel, en se persuadant qu'il pouvait établir la généalogie de cette inclination jusque dans sa petite enfance alors qu'elle ne découlait que de sa vie d'étudiant reclus et désargenté, qu'elle en était la séquelle. Il avait envie de se reposer un peu, sans réfléchir à ce que serait son avenir à l'issue de cette année, sabbatique en quelque sorte. Parachevant l'œuvre résolue de sa petite santé, du système d'aides sociales français et d'une propension à la paresse, la fin de son contrat lui permettait ce caprice à peu de frais de mauvaise conscience. Il était donc, tout bien considéré, plutôt satisfait du cours des choses.

   Ce n'était donc pas par ressentiment qu'il avait voulu éviter la confrontation avec son successeur. En revanche il savait qu'il ne pourrait empêcher ses collègues de le soupçonner de mauvaise foi en refusant d'admettre qu'il éprouvait une rancune – légitime, auraient-ils assuré – à l'égard de ce jeune diplômé qui venait lui prendre sa place. Il aurait pu nier pendant des heures, aucun d'eux ne se serait départi de ce vague sourire où une feinte commisération aidée par de trop violentes manifestations de soutien l'auraient disputé à une obscure jouissance et une tenace incrédulité. Se connaissant, il n'aurait pas aimé ça. Non qu'il fût particulièrement soucieux de l'opinion de son équipe avec laquelle il n'avait jamais, malgré quatre ans de collaboration, réussi à nouer des liens extra-professionnels, mais il avait une sorte de phobie des malentendus. Il rêvait de rapports clairs où les motifs apparaîtraient derrière les actions comme des poissons exotiques derrière la vitre d'un aquarium. Combien de fois ne s'était-on mépris sur la vraie nature de ses intentions et s'il regrettait que ce fût le cas, c'était parce qu'on prêtait trop souvent de noirs mobiles à ses actions les plus désintéressées. L'inverse était si peu fréquent qu'à tout prendre, si son souhait se réalisait, il ne perdrait pas au change. Pour quelques rares occasions où ma mesquinerie serait révélée, quel triomphe connaîtrait ma bienveillance, se disait Antoine. Dans l'attente de ce jour glorieux, il essayait, autant que faire se peut, d'éviter le genre de situations à l'origine desquelles de tels malentendus risquaient de se produire.   

   S'apprêtant à sortir des locaux, il s'était résolu à ne pas se cacher d'Anna, la secrétaire – d'ailleurs comment aurait-il pu, le bureau d'Anna se tenait en face de la seule issue – mais à ne pas donner pour autant la raison factice qui expliquerait son départ prématuré, comme il lui était parfois arrivé de le faire, disant qu'il devait passer au laboratoire, qu'elle fermât derrière elle en sortant et qu'il lui souhaitait, Anna, une bonne soirée. Il comptait simplement lui dire au revoir d'une façon très naturelle, ouvrir la porte vitrée et se laisser couler dans la rue. De toute manière, il n'en était pas arrivé à ce point d'intimité avec elle pour lui donner les raisons personnelles d'un départ en dehors des heures normales de travail. Il pouvait très bien avoir une course à faire qu'elle n'était pas censée savoir. Que cette course fût en rapport ou non avec le travail, Anna n'en saurait rien. Cette incertitude permettrait qu'elle ne pût en tirer honnêtement la malveillante conclusion que son supérieur quittait son poste deux heures avant ce qu'il aurait dû. Tout aussi bien pourrait-elle la tirer sans attendre d'être sûre qu'il n'était pas parti pour passer au laboratoire, mais simplement pour rentrer chez lui, Antoine s'en foutait royalement, de toute manière, dans une semaine, Anna elle-même fera partie du passé. D'un passé que lui, par contre, n'irait pas fouiller. Du moins le pensait-il, à ce moment-là de sa vie. Qui en connaîtrait d'autres. Du moins l'espérait-il.

   En outre, cacher des choses à Anna de temps à autre possédait l'avantage de lui rappeler qu'elle n'était qu'une simple secrétaire et la maintenait dans cette crainte salutaire que des évènements qui la dépassaient se dérouleraient toujours devant ses yeux sans qu'elle ne parvînt à en saisir le sens ni sans que personne ne trouvât même judicieux qu'on le lui expliquât. Cela dit sans mépris sur la fonction, plutôt sur l'individu qu'il n'est jamais bon de laisser dans cette délitescence des rapports d'autorité, pensait Antoine avec conviction. Tout entier acquis à la pression hiérarchique que ses supérieurs faisaient peser sur lui, Antoine considérait que ses subalternes devaient adopter la même attitude et se plier sous le poids qu'il exerçait sur eux.

   Il partirait sans un mot, Anna n'aurait qu'à se débrouiller avec ce nouveau mystère qui hanterait ses nuits. Il ne lui rappellerait pas de fermer derrière elle, car il savait que Frédéric était toujours dans son bureau. Il ne signalerait même pas que M. Pareto était encore là (quand Antoine parlait de Frédéric à Anna, il disait " M. Pareto " car Anna appelait Frédéric " M.Pareto " ; de même quand Frédéric parlait d'Antoine à Anna, il disait " M. Delf " car Anna appelait Antoine " M. Delf " ; par contre personne ici n'appelait Anna " Melle Grad " qui devait donner des cours particuliers de piano classique, le soir, pour voir l'effet que cela faisait). Si par contre, Frédéric partait à son tour avant 18h00, ce serait alors à lui à rappeler à Anna qu'elle devrait fermer derrière elle, et faisant cette recommandation, il se sentirait obligé d'expliquer la raison de son départ que lui, Antoine, n'avait pas à fournir. Il partait, il allait partir sans rien dire, c'était tout.

– À lundi, Anna, fit-il en passant, enfilant déjà sa veste dans un geste aérien assez complexe qui déroba son visage au regard inquisiteur de la secrétaire.

– Vous partez, M. Delf ? Vous ne restez pas pour rencontrer le futur responsable ? Il vient juste d'arriver et est allé se présenter au bureau de M. le directeur.

– Non, non, Anna, il faut…, commença-t-il en feignant de chercher la raison de son départ sous des couches et des couches de lourdes responsabilités extrêmement prenantes et qui expliquaient qu'il ne pût s'en souvenir immédiatement. Je dois aller au laboratoire pour vérifier quelque chose au sujet des épreuves qu'on m'a transmises. Il me semble qu'il manque un des fragments. Un de ces fragments qu'on nous apportés ce matin, vous vous souvenez sûrement. Ces fragments, ce matin, répéta-t-il en jouant nerveusement avec le petit objet en plastique où l'on pouvait lire " Anna Grad / accueil ". C'est pour ça. Je dois aller au laboratoire juste pour voir quelque chose avec eux. C'est pour ça d'ailleurs que je pars si tôt. Vous savez comment ça se passe, continua-t-il d'expliquer à Anna qui, d'un air entendu, faisait mine que oui, elle savait bien comment ça se passait, bien qu'en réalité elle n'en sût rien, n'ayant jamais mis les pieds au laboratoire, mais plus que tout elle voulait donner l'impression d'être au courant des choses, pensant que la moindre manifestation de surprise pouvait être mal interprétée comme un indice d'incompétence.

– Qu'est-ce que je dis à M. Kepler ?

– À qui ?  

– M. Kepler, énonça-t-elle avec des yeux ronds, et soudain dans sa voix comme l'amorce de la sévérité de la maîtresse pour le mauvais élève. Le nouveau responsable, M. Kepler. Il m'a dit qu'il voulait vous voir après son entrevue avec M. le directeur.

   Combien fragile est cette étrange paix qui régit les rapports humains, songea Antoine avec abattement. Combien proche est-elle de la sauvagerie, songea-t-il avec tristesse.

  Eh bien vous lui direz que je suis parti au laboratoire. Hein, Anna ? Que je suis parti plus tôt parce que je devais aller au laboratoire. Pour ces fragments dont je vous ai parlé. D'accord? Une fois qu'il aura eu affaire avec la fine équipe des laborantins, il comprendra que j'aie voulu y aller plus tôt. Et puis de toute manière, j'aurai d'autres occasions de le rencontrer ce monsieur, comment vous dites déjà ?

– Kepler. Jean Kepler, déclama-t-elle avec une application prétentieuse.

– Kepler. C'est ça. C'est quoi ça comme nom ? Ça vient de l'Est, non ?

– Aucune idée.

– Il n'avait pas d'accent, demanda Antoine tout en faisant tomber le petit présentoir en plastique sur le carrelage, ce qui fit suffisamment de bruit pour qu'il se sentît obligé de reposer sa question tout en se baissant pour ramasser l'objet.

– Il n'avait pas d'accent ?

– Je n'ai pas fait attention, et puis de toute manière, il ne s'est pas attardé, il s'est simplement présenté et a demandé le bureau de M. le directeur en disant qu'il irait vous voir ensuite.

– Quoi qu'il en soit, ça n'a aucune espèce d'importance, pas vrai ? conclut-il, sans attendre de la part d'Anna une réponse que, de toute manière, elle ne se préparait pas à donner, occupée qu'elle était à former dans son petit crâne rond et dur une question pertinente qui retarderait son supérieur dans le cours réglé de ses affaires, ce cours inaccessible et exécré au sein duquel elle regrettait de ne pas pouvoir semer le trouble.

   Profitant de ce flottement, précédé d'un geste vague de la main qui conjuguait l'idée d'un au revoir, celle d'une absence d'importance, et enfin celle – plus trouble mais qui transparaissait malgré tout – de son refus de poursuivre la discussion, Antoine s'arracha de la petite zone d'influence qu'Anna faisait régner autour d'elle comme un vortex, retenant selon son gré n'importe qui au moyen d'insidieuses questions qui empêchait qu'on la quittât sans donner l'impression qu'on la fuyait.

   La rue était calme et le jour encore là. Antoine reçut la luminosité du ciel magnifique comme un soulagement, oppressé qu'il était par l'atmosphère des bureaux, l'artificialité des néons, la lourdeur de l'air non renouvelé. Il s'en alla à pied, conquis par les sollicitations de cette fin d'après-midi, de fin de semaine, de fin septembre, sentant que quelque chose d'autre, quelque chose de plus insaisissable que le jour, la semaine ou la saison s'y terminait.

   Doucement incommodé par l'aise qu'Anna s'était autorisée en s'étonnant de son ignorance du nom du futur responsable, Antoine pensait que cette lacune aurait tout l'air d'être aux yeux de la secrétaire un indice de plus de la mauvaise foi dont il persistait à faire preuve en n'admettant pas que ce remplaçant – qu'il ne connaissait d'ailleurs pas – l'exaspérait. Sur elle non plus, ses protestations n'auraient aucun effet et il pourrait lui affirmer qu'il ne connaissait vraiment pas le nom de Kepler avant qu'elle ne le lui eût dit, Anna opposerait à ses efforts une approbation affectée, tout en ne cessant pas de faire rouler dans son petit crâne pragmatique le vaste ensemble du ressentiment au sein duquel elle observerait une petite effigie d'Antoine se débattre, niant, en dépit des apparences, qu'il s'y fût trouvé. Qu'elle eût mentionné que M. Kepler " voulût " le rencontrer lui pinçait le cœur également, car jamais personne de nouveau dans un service ne se serait permis d'utiliser un indicatif si rude, si autoritaire, à moins de vouloir dès les premiers contacts donner de soi une image de tyran. Non, il avait probablement dû utiliser un conditionnel et dire qu'il " aurait voulu " rencontrer M.Delf, suspendant la réalisation de son souhait à l'emploi du temps, à l'humeur, bref au bon vouloir d'Antoine. Mais Anna, par cruauté sans nul doute, avait transformé ce conditionnel en indicatif, prouvant qu'elle s'était déjà glissée hors de la région hiérarchique d'Antoine pour se réfugier dans celle de M. Kepler, son futur supérieur qu'elle considérait déjà comme le nouveau. Y repensant, Antoine se demandait même si elle n'avait pas dit " nouveau responsable " au lieu de " futur responsable ". Oui, il lui semblait bien qu'elle s'était permis à haute voix cette impertinente anticipation. Et ces yeux ronds qu'elle lui avait faits lorsqu'il lui avait demandé de répéter, comme s'il était un gosse ignorant, comme si tout le monde était censé connaître le nom de ce remplaçant que personne n'avait encore vu… Anna, Anna, pensait-il, que de chemin parcouru depuis ces jours bénis, ces jours pas si anciens où vous rougissiez en acceptant les étrennes que je vous offrais pour les fêtes. Et dire que j'ai failli essayer de vous séduire quand ça allait mal avec Orane, votre bonne humeur, vos cheveux blonds, j'avais bien désiré tout ça à une époque, mais on ne se méfie jamais assez de ce qu'on désire car vous voilà aujourd'hui avec votre goût de lait aigre, vos yeux étonnés, votre petit crâne aigu comme un coude, occupée à former des méchancetés contre moi. Derrière ce corps gentil se cachait les pires tracas, Antoine en avait la preuve aujourd'hui et se félicitait de sa lâcheté d'alors, laquelle l'avait gardé de lui faire des avances.

   Une brutale envie d'aller nager surgit d'un coin reculé de son dos douloureux et plutôt que de prendre le métro pour retourner chez lui et aller chercher ses affaires, il décida de se rendre directement à la piscine où il louerait le nécessaire. Le temps était propice à la promenade. Antoine s'attarda en traversant le Jardin du Luxembourg. Il s'assit sur une chaise de fer face au Sénat quand un chien minuscule s'approcha de lui. Après avoir exploré les alentours, il s'agrippa à la jambe d'Antoine, simulant une copulation. Gêné, Antoine entreprit de le chasser, mais, concentré sur l'urgence d'un but trop évident, le chien insistait. Alors qu'il se faisait plus rude pour détacher le petit animal, lui vint la crainte qu'il pût y voir une animosité et que, par d'obscures voies, il s'en plaignît à ses maîtres qui ne devaient pas être loin, comme il l'aurait eue d'un enfant qu'il eût rudoyé et dont il n'aurait su s'il était en âge de formuler une dénonciation cohérente auprès de ses parents. Si bien qu'Antoine en vint à prendre des précautions incongrues pour mettre de la distance entre lui et la petite chose, laquelle, comme un fait exprès, affectait de se recroqueviller de terreur et de douleur anticipée sous ses invites, feignant de les prendre pour des menaces et de n'en pas remarquer toute la diplomatie. Voilà qu'à la sauvagerie des hommes, succèdent celles des animaux, songeait Antoine avec résignation. Puis comme au déclic d'un appel qui resta inaudible à Antoine, le chien se détacha de sa jambe et s'enfuit.

    Amusé par l'incident maintenant qu'il était terminé, Antoine défit ses lacets, enleva ses chaussures et massa la plante de ses pieds qui le faisaient souffrir tout en essayant d'apercevoir par les grandes fenêtres de vieux sénateurs en costume. Il n'en vit aucun et, appesanti par la déception, son regard descendit peu à peu sur un couple de policiers, un homme et une femme, en faction devant une guérite. Tous deux le dévisageaient. Antoine eut la sourde impression qu'ils lui en voulaient d'avoir dû cesser leur conversation pour l'observer. N'étant jamais certain des limites de la légalité, il cessa son massage de peur qu'on le confondît avec un hors-la-loi quelconque. Pensant au chien qui pouvait appartenir à un de ces hommes puissants qu'il ne voyait pas derrière les fenêtres du Sénat, il remit ses chaussures et changea de chaise pour en prendre une plus éloignée. Puis, il emprunta un air pénétré et se plongea dans la lecture de ces feuillets, ce qu'il prévoyait donner à son apparence une aura de sérieux qui rachèterait son laisser-aller. On avait donné à Antoine une transcription de ces fragments qu'il n'avait pas encore examinée, se promettant de le faire ce week-end. Il n'avait pas envie de commencer son étude, ici, dans le parc, mais juste pour jeter un coup d'œil, il ouvrit le livre au hasard.

 

 

Fragment n°3

Manuscrit de Mercurio

 

"Jamais les drames n’apparaîtront comme ils apparaissent lorsque le soleil brille, rayonnant de mépris et que le ciel est bleu, éclatant d’indifférence, quand l’absence d’écho naturel refuse à l’esprit tourmenté le miroir apaisant que la pluie offre parfois à la mélancolie, comme l’oreille d’un ami compatissant, ou l’encouragement à la fureur que la colère sait trouver dans le fracas jubilatoire de l’orage ; jamais les gouffres du malheur ne seront perçus avec plus d’acuité que lors de ces journées splendides quand les éléments, lassés du misérable commerce des hommes, s’en abstraient d’un bond et, reprenant le cours des grands cycles atmosphériques, retournent vaquer à leurs amples mouvements. Car on prend alors toute la mesure de l’abîme qui nous sépare du monde et, voyant le nœud douloureux de notre existence jurer comme une note isolée – dont la consonance fortuite, loin d’être la règle de ce que l’on s’est trop longtemps complu à considérer comme un pacte ancien unissant l’homme à la terre, n’en est en réalité que l’exception –, on réalise avec stupeur que l’harmonie ne fut jamais qu’un accident. "

 

   À la suite de l'échec de cette mission archéologique qui avait été beaucoup moins fructueuse que prévu, le budget du centre avait été sanctionné. Les promesses qu'on avait faites au ministère n'ayant pas été tenues, sa libéralité passagère s'évanouit et les priorités gouvernementales étaient vite réapparues. On avait donc confié à Antoine Delf – qu'on savait devoir quitter les services  sous peu car il était en fin de contrat non renouvelable – le soin de rédiger le rapport, maintenant sans intérêt, sur ces fragments de textes rédigés en écriture sogdienne au XIe siècle. Ils avaient été trouvés sur le site, dans les plaines de Mongolie septentrionale et constituaient la majeure partie des découvertes. Hormis quelques outils et vagues ossements, tessons de poteries incomplètes et flèches brisées, seuls ces fragments de textes trouvés en début de mission expliquaient qu'on se fût acharné sur les fouilles car aucun vestige d'habitation ne pouvait laisser supposer que le site pût être particulièrement prometteur. Une mission somme toute décevante car les textes eux-mêmes, inintelligibles selon la rumeur, ne permettaient pas de se faire une idée suffisante de cette ancienne confrérie de messagers qui resterait dans l'inconnu, n'ayant pu lancer dans les temps futurs suffisamment d'indices pour la rendre digne d'investigation, ni d'énigmes pour la rendre mystérieuse.

   Rien de vraiment compliqué, ni de vraiment intéressant. En réalité, c'était une tâche assez rébarbative qu'avait fuie le responsable des fouilles, un homme énergique et coléreux qui préférait toujours le travail sur le terrain et qui, d'ailleurs, s'était déjà lancé dans un autre projet pour lequel les fonds ne manqueraient pas. Les textes de ce type ne relevant pas directement du domaine du centre d'archéologie, ils seraient vite transférés au bureau d'études des textes anciens, mais avant cela il fallait un rapport pour les archives du centre. Ce travail de sédentaire convenait donc parfaitement à la faible condition physique d'Antoine, cloué à son bureau. Son départ imminent convenait, lui, à l'absurdité d'une tâche qui devait être réalisée mais dont on ne connaissait que trop l'inutilité foncière. Les rapports des missions pour lesquels les crédits ont été coupés n'étant archivés que pour la forme, sans garantie de sauvegarde, ils sont généralement détruits par l'équipe des successeurs. Obnubilés par leurs propres missions et indifférents quant aux échecs des prédécesseurs, ils ne tardent pas à faire le vide dans les rayonnages des archives précédentes pour y mettre les leurs propres qui, sans cela, s'amoncelleraient dans leurs bureaux. De plus, une curieuse disposition psychologique induite par la nature de leur profession pousse paradoxalement les archéologues à négliger les anciennes découvertes. Tous entiers tournés vers le passé, ils ne vivent pourtant que tendus vers l'avenir, dans la fièvre de la prochaine découverte et négligent même les plus récentes pour la raison qu'elles ne sont plus à faire, et celles de leurs collègues pour la raison qu'elles ne sont pas d'eux. Cette négligence est, entre autres, cause de l'anarchie générale du système d'archivage des centres d'archéologie dont chacun s'accommode pourtant, n'y voyant qu'une simple caractéristique commandée par la nature de leur fonction, pas plus remarquable en cela que la poussière qui recouvre les blouses des laborantins occupés à examiner des objets anciens encore imprégnés de la terre qui les a recouverts pendant des siècles.

   Aucun de ses collègues – inclus dans un cursus professionnel de long ou de moyen terme et parvenant de la sorte à se maintenir dans l'illusion que son travail quotidien possédait une utilité spécifique en rapport direct avec ses propres compétences –  n'aurait voulu se charger de telles choses. Antoine songeait qu'il n'est que lorsqu'on sait devoir quitter un poste que la réalité de notre travail nous apparaît, que son vide nous frappe et que les tâches se révèlent à nous sous leur vrai jour, c'est-à-dire équivalentes, contingentes, absurdes presque. Le rapport domestique et affectif que l'on a réussi à installer avec elle – et ce, contre leur froideur, leur impersonnalité – s'évanouit lorsque l'on prend conscience que l'on sera remplacé sous peu et que ce à quoi l'on attachait le plus d'importance sera probablement le dernier des soucis de celui qui nous succédera. Alors le travail redevenant le travail, le temps redevenant le temps, on pourrait aussi bien passer ses journées à déchirer des feuilles de papier.

   Enfin, les textes restaient obscurs. Leur intérêt tout relatif pour les préoccupations du centre – lequel, incompétent dans ce domaine, s'abstenait d'étudier le contenu pour se concentrer sur le support –  tenait seulement au fait qu'ils avaient été écrits sur du papier de lin. De cette technique que l'on pensait venir de Chine, on n'avait jamais trouvé de traces ailleurs que chez les Arabes, bien des siècles après sa supposée invention en Orient. Ce chaînon manquant dans l'histoire des supports d'écriture – dont on avait fait tout une histoire lors de l'attribution des crédits, ce qui avait réussi à assouplir l'intransigeance des délégués ministériels – n'était que relativement notable si l'on se souvenait que la route de la soie qui passait par là était à l'origine du gigantesque brassage interculturel de la région. Le rapport devrait donc se borner à une cinquantaine de pages qui consisteraient en une ennuyeuse relation des circonstances des fouilles, en tout aussi ennuyeuses descriptions des textes et sommaires mises en perspectives de la découverte. Soupirant de lassitude à l'idée de sa future tâche, Antoine referma le livre et releva la tête.

   Ça marchait, les policiers avaient cessé de le dévisager pour reprendre l'observation de leurs cigarettes respectives et le cours de leur conversation commune. Voyant que son stratagème fonctionnait, il se leva et se mit en route vers la piscine car il n'avait aucune envie de lire la totalité de ces fragments dans ce parc, ce grand parc parisien propre à la rêverie mais pas à l'étude.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Antoine pratiquait le crawl. Ne l'abandonnait pour la brasse qu'à bout de souffle. Alors, il faisait quelques longueurs la tête hors de l'eau, expirant au maximum pour chasser son point de côté, puis reprenait son crawl. Antoine n'était pas un athlète. Il nageait lentement, compensant les petits froissements d'amour-propre qu'il avait à voir de vrais sportifs s'élancer dans de spectaculaires et bruyantes traversées du bassin en papillon, par la satisfaction qu'il avait à pouvoir nager un kilomètre sans s'arrêter. Il n'hésitait d'ailleurs pas à prolonger cette différence physique en différence morale. Le grand combat entre l'endurance et la résistance. Le long contre le court terme. Ainsi, nageant doucement son crawl et persuadé d'y engager comme un principe de vie, Antoine était certain d'avoir raison de faire ce qu'il faisait. Il ne partageait jamais ce genre de pensées avec qui que ce fût. C'était donc très bien comme ça. Elles lui servaient de support à la répétition mécanique du geste. Nageant pour soulager son dos, il disait aux gens que la natation lui permettait aussi de faire le vide dans sa tête, de ne penser à rien en se concentrant sur le geste, en tentant de s'y fondre comme dans un exercice zen. Rien n'était moins vrai, nageant le crawl lentement, il pensait qu'il avait raison de nager le crawl lentement.

   Parfois, quand il se sentait romanesque il s'imaginait devoir nager pour sa survie après quelque naufrage dont il réchapperait seulement s'il parvenait à faire son kilomètre sans s'arrêter. Cette idée d'un application pratique d'un sport dans des circonstances engageant la vie et la mort, cette vague notion d'utilitarisme flattaient son désir de ne pas cultiver son corps par simple narcissisme ou pour les mêmes motifs que les autres. De plus, elle le confortait dans son parti pris de l'endurant contre le résistant. Personne n'aurait l'idée pour rejoindre une côte ou échapper à un monstre marin d'utiliser spontanément cette nage tapageuse et exubérante, cette débauche de gestes fatigants grossièrement baptisée – par qui d'ailleurs ?– papillon.

   Avec les trois quarts du corps sous l'eau, les yeux cachés par des lunettes, et la tête par un bonnet, l'ami lui-même est difficile à reconnaître à la piscine. Et pourtant, en habitué de l'établissement, Antoine retrouvait chaque semaine les mêmes nageurs. Il déduisait les identités avec une autre perspicacité, de traits plus subtils, moins évidents et qui ne pouvaient apparaître qu'à la piscine. Dans le monologue intérieur qu'il entretenait pendant ses longueurs, il avait surnommé les personnes qu'il croisait, leur octroyant le nom qui convenait à leur façon de nager.

  Ainsi, il y avait " la morne naufragée ", une adepte du dos crawlé, entre deux âges, à la faible allure, aux gestes nonchalants, et qui extrayait ses bras mous de l'eau avec peine, comme si ç'avait été du miel, donnant l'impression de langueur d'une désespérée qui se serait jetée du haut d'un pont, et qui, à mesure que la fatigue la gagnerait, oscillerait entre l'ivresse d'une noyade imminente à laquelle, effrayée par moments dans de brusques retours de conscience, elle hésiterait toutefois à succomber, et le lointain, incertain appel de la vie que son orgueil continuait à convoiter, malgré tout, dans l'hypothèse où elle se laisserait ramener vers la berge par un héros auquel elle pourrait se lamenter de son sort, répétant que sa vie ne valait pas qu'on se donnât tant de mal pour la sauver, et ce dans l'espoir de s'entendre répondre le contraire.  Il y avait " le métronome cassé ", un sexagénaire qui pratiquait le crawl, en donnant de furieuses claques du bras gauche et de douces caresses du bras droit, effectuant une sorte de syncope assez exaspérante pour Antoine qui redoutait de le croiser au moment où son bras gauche s'élevait dans les airs, prêt à envoyer une agressive gerbe alentour quand il frapperait la surface de l'eau avec colère, comme au souvenir de longues années d'inactivité de ce bras – peut-être plâtré – desquelles il serait sorti furieux, et frénétique dans sa volonté de rattraper le temps perdu.

Il y avait " la grenouille hystérique ", une femme qui ne pratiquait que la brasse, mais qui compensait le geste normal qu'elle effectuait avec ses bras, par un surprenant sursaut de ses jambes qu'elle lançait violemment vers l'arrière, tentant probablement de chasser sa cellulite loin d'elle comme elle aurait voulu se débarrasser d'un être répugnant agrippé à ses chevilles, ce qui imprimait à l'ensemble de sa gestuelle une cassure presque mythologique en donnant l'impression que la moitié subaquatique de son corps provenait de quelque animal sauteur, au mécanisme détraqué, figé sur le souvenir de son ancien mouvement dont les nerfs malades donnaient une version viciée et convulsive. Il y avait aussi " le poulpe ravi ", un vieil homme ventripotent qui se laissait glisser dans l'eau comme dans un fauteuil club, y gardant une vague position assise, et qui nageait à reculons, jetant tous ses membres devant lui pour propulser dans l'autre sens son gros ventre qui semblait le flotteur rempli d'air du reste de son corps centré sur lui ; tel le pilier enthousiaste d'un thé dansant, il gardait un sourire permanent d'homme liant, affable, prêt à engager avec quiconque ralentirait son rythme pour la permettre une conversation de circonstance où il serait question de la température de l'eau, de celle de l'air, peut-être même des fluctuations de la concentration en chlore. Il y avait enfin les extra-terrestres, ces êtres inhumains qu'on ne voyait jamais sourire, ni souffler, ni tousser, qui évoluaient si vite dans l'eau qu'on les eût dit propulsés par des moteurs et qui ne s'arrêtaient qu'une fois leurs quatre-vingts bassins expédiés derrière eux comme une formalité, dirigeant comme des véhicules leurs grands corps glabres et musclés vers les vestiaires, avec des appareils de mesure autour du ventre, des montres sophistiquées au poignet, des pince-nez, des protège-tympans, des lunettes noires, autant d'objets si intégrés à l'aisance de leurs gestes qu'on eût dit des prothèses. Avant d'entreprendre quoi que ce fût, ils consultaient les petits écrans à cristaux liquides de leurs montres où s'affichaient probablement d'occultes instructions envoyées par l'empereur d'un outre-monde qui commandait leurs gestes, leur rythme, et même leur régime fait de barres abstraites et énergétiques, de compléments alimentaires et américains, de poudres minérales qu'ils diluaient dans leurs gourdes en plastique, parfois de bananes incongrues qu'ils mangeaient vertes en les examinant avec méfiance, craignant de contracter des germes dont cette nourriture vivante et terrestre pullulait sans doute. Des créatures si étranges dans leur comportement qu'on n'eût pas été étonné de les entendre parler une langue inconnue et repartir dans un vaisseau spatial une fois terminée leur session d'exercice à la puissance insoutenable et au protocole ésotérique.      

   Et puis, il y avait l'homme. L'homme ressemblait à Antoine. Tous deux possédaient le même modèle de bonnet, de lunettes, la même corpulence, la même chair laiteuse, verdâtre après l'effort. Tous deux pratiquaient le crawl, et la brasse pour reprendre leur souffle. Seulement l'homme était plus rapide qu'Antoine. Lorsque Antoine avait commencé à fréquenter la piscine, sans le vouloir, il se retrouvait toujours dans le même couloir que l'homme. Arrivait toujours un moment où Antoine sentait l'homme souffler derrière lui, le pressant d'arriver au bout du bassin où il pourrait – dans un geste rapide, trop signifiant, presque violent – le dépasser. Antoine n'aimait pas se presser, mais lorsqu'il sentait le remous de l'homme qui gagnait du terrain derrière lui, il devenait nerveux et accélérait son rythme sans le vouloir, se fatiguant de la sorte plus que ce qu'il ne l'aurait souhaité. Son rythme se brisait. Il était obligé de s'arrêter pour reprendre le souffle que son accélération pour échapper à la poursuite de l'homme lui avait fait perdre. Et s'il tentait d'y remédier en attendant que l'homme se lançât pour partir à sa suite de façon à l'avoir toujours devant lui, quelques bassins suffisaient pour inverser leur position l'un par rapport à l'autre. Contrairement aux autres nageurs qu'il avait toujours aperçus au moins une fois en train de sortir ou d'entrer dans le bassin, Antoine n'avait jamais vu l'homme hors de l'eau. Concentré sur sa nage, au moment où il s'y attendait le moins, Antoine sentait soudain une présence derrière lui. C'était l'homme. Il ne le voyait pas à chaque fois, mais après plusieurs semaines où il ne l'avait pas vu, alors même qu'il se disait qu'il avait peut-être cessé ses séances de natation ou bien qu'il avait déménagé, immanquablement, l'homme réapparaissait.

   Un jour, Antoine s'était emporté. Excédé par son manège, et rendu excessif par la fatigue, il avait provoqué une confrontation avec l'homme en se retournant brusquement en milieu de bassin alors que celui-ci le suivait comme à son habitude. Il avait haussé le ton de façon inappropriée comme si la somme de ses griefs s'étaient concentrée en une seule journée, et avait usé de mots grossiers – inhabituels et faux dans sa bouche timide et délicate – pour recommander à l'homme de changer de couloir s'il ne voulait pas que quelque chose de regrettable ne se produisît. En suspension pendant quelques secondes devant lui, l'homme n'avait rien dit. Il avait simplement souri. Puis, soudain, son visage avait changé, ses traits s'étaient effondrés, son sourire s'était évanoui. Tout en continuant de regarder Antoine dans les yeux, il avait pris une inspiration dont la violence avait fait vaguer son regard et il avait plongé, disparaissant dans les profondeurs du bassin, vers l'endroit où, l'eau se fonçant, il avoisinait les trois mètres.

   Inquiet, regrettant un peu son emportement, Antoine avait fini sa longueur à la brasse pour tenter d'apercevoir où l'homme remonterait à la surface, mais il ne l'avait plus vu. C'était un jour où il y avait beaucoup de monde à la piscine, et malgré une observation attentive, il n'avait pu le retrouver. Il avait continué son exercice en se disant qu'après tout ce n'était pas son affaire. Lui si peu conflictuel d'habitude, il n'allait pas bouder son plaisir de s'être montré ferme et colérique à si peu de frais. Surtout avec un inconnu. Mais l'esprit trop agité il était sorti et avait examiné les profondeurs de la piscine depuis le bord en marchant tout autour, pour voir si l'homme ne s'était pas noyé. Personne. Alors, il était parti en pensant que l'homme avait dû échapper à sa vigilance et être sorti déjà depuis longtemps.

   Ce jour-là, c'était un jour sans homme. Antoine était détendu. En sortant de la piscine, il remarqua que le temps avait tourné. Le ciel sombre ne s'expliquait pas suffisamment par l'approche du crépuscule. Un orage se préparait et il prit donc le métro pour rentrer chez lui. Il prévoyait de commencer la lecture des fragments dès ce soir, mais par désoeuvrement et plutôt que d'observer les visages fatigués des gens autour de lui, il continua la lecture dans la rame.

 

 

"Fragment n°19

Manuscrit de Mercurio

 

De même que, lors des périodes précédant les grandes crises planétaires, pointant par son apparition l’imminence de bouleversements majeurs, le phénomène se produit, couvrant le ciel d’un voile mat comme pour annoncer une neige qui ne viendra pourtant pas, le grisant jusqu’à le rendre dangereusement métallique, densifiant l’air au point de le faire bourdonner comme s’il grouillait de minuscules insectes à la fréquence trop grave ou trop aiguë pour être audible, mais dont les vibrations n’en deviennent que plus insupportables, troublant les bêtes, caillant le lait, multipliant les crises de folie chez les êtres les plus faibles qui, après des semaines d’enfermement, craquent, sortent et se ruent les uns sur les autres pour s’entredéchirer à coups d’ongles en hurlant, il me semble que la journée de ma première mission fourmilla de sons, de vapeurs, d’altérations des formes et des couleurs, de superpositions, d’impressions de déjà-vu aussi bien que de passages à vide, de fêlures du temps, de blancs déroutants, bref de micro-évènements inhabituels à l’intensité croissante qui m’emportaient inéluctablement jusqu’au moment de la confrontation avec le roi, et dont la violence fût appelée par eux, comme l’orgasme par la poussée du désir. "

 

 

   Quoiqu'il n'eût jamais l'esprit aussi clair qu'après avoir nagé, quand le calme de son corps repu d'exercice l'autorisait à penser avec force, il se disait que c'était sans doute une erreur de commencer à lire ces fragments comme il faisait, fragmentairement. Les probables difficultés qu'il rencontrerait pour en saisir le sens ne se trouveraient que confortées par son absence d'application, son manque de concentration. C'était un document qu'il devrait lire au calme chez lui. En sortant de la bouche de métro, Antoine fut surpris par la violence de l'orage, qui ressemblait plus à un orage de montagne qu'à un orage parisien. Originaire des Alpes, il avait perdu l'habitude de ces puissantes déflagrations de tonnerre, comme si quelque créature à la sauvagerie incompréhensible jetait des blocs de pierre sur des tôles gigantesques. Tout le monde courait dans les rues, pour se précipiter sur des seuils d'immeuble, sous des stores de cafés ou carrément dans les magasins où des vendeurs se montraient compatissants ou outrés selon leur degré de responsabilité au sein de l'établissement. Antoine courait lui aussi. Pour rejoindre son appartement, il n'avait qu'une centaine de mètres à parcourir, mais contrairement aux gens qui semblaient ne courir que pour se protéger de la pluie, il eut soudain l'atroce impression qu'il courait pour échapper à la mort. Il eut peur qu'un éclair le foudroie sur place alors qu'il fuyait entre les platanes. Il sentit cette peur irrationnelle qui injecte de l'énergie dans les jambes en donnant de l'adrénaline au cœur. Parvenu dans le sas de l'immeuble, essoufflé, trempé, il s'aperçut combien puérile avait été sa réaction. La foudre ne tombe jamais dans les villes, protégées qu'elles sont par de nombreux paratonnerres, songea-t-il, de ce point de vue la ville n'est pas un terrain dangereux. Ne te méprends sur tes craintes, se disait Antoine, tu t'en mordrais les doigts. Il éclata d'un rire nerveux. Il sentait encore l'effet de l'adrénaline qui se diluait petit à petit dans son sang, le rendant cotonneux. Il rentra chez lui, mit du Chopin, ouvra une tablette de chocolat et la dévora avec avidité, comme il aurait mangé du pain après trois jours de jeûne. Puis le ventre incommodé par sa gourmandise, assis dans un fauteuil face à la fenêtre, il contempla le déchaînement de l'orage.

   L'ensemble du corpus représentait une trentaine de pages qu'Antoine s'était promis de lire au lit, ce soir avant de s'endormir. Sa récente séparation d'avec Orane l'avait rendu à ces moments de calme nocturne que le nouveau célibataire goûte avec autant de plaisir qu'il les abandonnera bientôt avec horreur, mettant autant d'empressement à les fuir qu'il en avait mis à les retrouver. Quand ils étaient encore ensemble, ils ponctuaient leur vie commune de brèves mais fréquentes périodes d'absence au cours desquelles ils se séparaient et qui – comme de courtes mais violentes averses le font à l'atmosphère – permettaient que leur relation se clarifiât, se purgeât de cette sorte de moiteur suspendue qui les rendait troubles l'un pour l'autre et expliquait l'impatience, l'exaspération parfois qu'ils s'autorisaient dans leurs réactions. Il avait donc gardé l'habitude d'une solitude relative et pour l'heure, l'absence d'Orane était trop fraîche pour qu'il en fût vraiment affecté. Que ce fût elle qui eût choisi de le quitter n'y changeait rien. De toute façon Antoine en avait assez et s'était arrangé pour devenir odieux les derniers temps de façon à s'épargner les frais des premiers pas. Quand Orane lui avait annoncé que c'était fini, il avait eu le culot de prendre une mine blessée, douloureuse comme si elle lui infligeait une épreuve cruelle dont il ne se relèverait que difficilement après de longs mois de deuil. Il s'était détesté un moment de prolonger une telle hypocrisie, mais son inconfort n'avait pourtant pas duré car Antoine n'était jamais aussi indulgent qu'avec lui-même.

   Une fois la porte doucement fermée– car la chose s'était malgré tout passée civilement –, il s'était surpris à siffloter dans la rue. Il avait eu l'impression d'avoir fait une bonne affaire et éprouvait le même genre de satisfaction que s'il avait réussi à payer moitié moins cher un objet qu'il convoitait depuis longtemps mais que son prix trop élevé tenait hors de sa portée. Et comme souvent dans ces cas où un changement dans un domaine de la vie ne peut se faire sans que d'autres, par un effet domino, s'effectuent presque d'eux-mêmes, Antoine avait la sourde impression que tout s'imbriquait correctement pour lui permettre un nouveau départ. D'excitation, de soif de nouveauté, il était allé se faire couper les cheveux. Ça n'avait pas eu l'effet escompté et, déçu, il aurait décidé de déménager s'il avait eu un peu plus d'énergie. Mais de tout temps l'énergie avait fait défaut à Antoine qui, à toute activité, préférait la douce et atroce entropie contre laquelle il est nécessaire de se battre si l'on veut empêcher qu'elle n'emporte les esprits dans une rapide chute de l'ordre des raisonnements vers le chaos des obsessions comme elle porte les organismes de la veille vers le sommeil, de la santé vers la maladie, de la vie vers la mort.

   Après avoir passé quelques heures devant la télé sans que le flux d'images abrutissantes ne parvînt néanmoins à effacer la salutaire mais empoisonnante pensée de perdre un temps dont il sentait toujours  – lorsqu'il était dans son canapé, la télécommande à la main – qu'il était précieux sans toutefois savoir pourquoi, il l'éteignit ainsi que les lumières et alla se coucher dans ce lit où il savourait d'avance le plaisir de pouvoir s'écrouler en tendant bras et jambes dans toutes les directions sans craindre qu'un de ses genoux ou de ses coudes ne fût cause d'aucune ecchymose. Se releva, ralluma, marcha nu jusqu'à la commode, prit le texte qu'il avait oublié, se recoucha et lut trois pages sans rien y comprendre, avant de s'endormir. Sur le dos, la bouche ouverte, à la merci des esprits malfaisants.

 

 

 

"Fragment n°7

Modestes éléments d’approche de l’Organisation rédigés par le maître messager Almageste.

 

   Au cours de sa longue et pénible éducation qui, jusqu’à s’y confondre, se rapprocherait de celle du simple soldat, n’était la connaissance de ce dernier du maniement des armes, il est essentiel de maintenir l’asp